Espagne: «Dimanche, mon bourreau Billy el Niño votera pour Vox»

Par Fabien Palem

Entre 1969 et 1976, Chato a été détenu dans les geôles de Franco et torturé par Billy el Niño, aujourd'hui son voisin. Il est sûr qu'il votera pour l’extrême droite, parce qu’il est « idiot ». Alors que les « plus stratèges voteront pour ceux qui les ont couverts, les socialistes et le Parti populaire ».

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Madrid (Espagne), correspondance.– Quelques centaines de mètres seulement séparent le domicile de José María Galante – alias Chato – de celui d’Antonio González Pacheco, plus connu sous le nom de Billy el Niño. Entre 1969 et 1976, Chato, qui avait alors entre 21 et 28 ans, a été détenu à quatre reprises pour « activités subversives ». Les tortures perpétrées sur lui par la police du régime, de la main de Billy el Niño et d’autres bourreaux, restent impunies. Aujourd’hui, les deux hommes sont séparés par le tronçon nord du Paseo de la Castellana, qui traverse Madrid du nord au sud. Plus de quarante ans après les faits, le bruit des voitures de cette artère encombrée n’a pas complètement couvert l’écho de la voix du tortionnaire, qui résonne encore aux oreilles de sa victime.

José María Galante, alias Chato. © FP José María Galante, alias Chato. © FP
À quelques jours des élections législatives anticipées de dimanche 28 avril, scrutin inédit à l’issue duquel l’extrême droite de Vox fera son entrée dans la chambre basse espagnole, Chato a partagé avec Mediapart ses impressions sur la situation politique du pays. À la question de savoir pour qui voteront ces anciens pions du système répressif franquiste, le septuagénaire, militant du mouvement étudiant et de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) durant la dictature, répond sans ambages : « Dimanche, mon bourreau Billy el Niño votera pour Vox. Parmi les tortionnaires de la dictature, il y en avait de toutes sortes. Certains étaient tout à fait idiots, comme Billy el Niño. C’est pour ça qu’il votera pour Vox. D’autres sont plus stratèges et continueront de voter pour les partis qui les ont couverts jusqu’ici, le Parti populaire (PP) et les socialistes (PSOE). » Par « couverture », Chato fait référence aux effets de la loi d’amnistie de 1977, la pierre angulaire du « pacte de l’oubli et du silence des crimes franquistes », qui a constitué une sorte de pardon général, à l’égard des prisonniers politiques poursuivis par le régime comme de leurs tortionnaires.

Vox incarne-t-il à ses yeux une résurgence d’un franquisme jusqu’ici latent ? « Au départ, les membres de Vox manifestaient avec des bannières franquistes. Avec les aigles et tout le bazar, explique-t-il. Puis les personnes qui ont créé le parti et le financent ont dû demander que cela cesse. Aujourd’hui, c’est soit le drapeau constitutionnel espagnol, soit aucun. Il n’y a pas de référence directe au franquisme dans leur programme ni dans leurs discours. Ils suivent les axes d’une extrême droite plus “actuelle”, si vous me permettez l’expression : la xénophobie, l’immigration, la définition des ennemis, externes avec l’islam et internes, avec les nationalismes surtout catalan mais aussi basque. »

Ce microparti devenu phénomène médiatique récupère une partie de l’électorat et des militants de la droite traditionnelle, le PP. Le transfert des voix dans les sondages le confirme, même si les libéraux de Ciudadanos pourraient aussi récupérer des votants du PP. « Pendant quarante ans, le mythe d’une Espagne immunisée contre l’extrême droite a perduré, alors que celle-ci était incluse dans le PP, poursuit Chato. Tout le monde le savait mais maintenant, l’extrême droite est plus facilement identifiable avec Vox. Certes, le phénomène lié à ce parti n’est pas exclusivement espagnol. Mais l’Europe doit prendre en compte que cela se passe chez elle et pas qu’au Brésil. Ce n’est pas seulement une question de pays du tiers-monde, comme on disait avant. »

Inconnu du grand public il y a encore quelques mois, Vox a pénétré dans le parlement régional andalou en décembre 2018. Il y a même hérité de la commission “mémoire historique”, à l’issue d’un pacte avec le PP et Ciudadanos. Un comble, pour une formation qui souhaite abroger la loi de mémoire historique (votée sous Zapatero fin 2007) et qui a récemment désigné par l’expression « chercheurs d’os » (sic) les familles qui cherchent les corps de leurs parents dans les fosses communes. Selon Chato, « quand la droite donne à Vox la mémoire historique, c’est comme envoyer le loup surveiller les brebis ». « Une régression considérable, sans l’ombre d’un doute », renchérit Fernando Travesí, avocat espagnol spécialiste des questions de justice transitionnelle et directeur exécutif de l’International Center for Transitional Justice (ICTJ), un institut dont le siège se trouve à New York et qui accompagne les pays en quête d’une « situation d’apaisement après des processus de violations massives des droits humains ». Fernando Travesí considère que son pays a encore du pain sur la planche : « La polarisation est un indicateur très clair que le sujet n’est pas résolu. Cela reste une thématique très émotionnelle. Or le degré de maturité d’un pays se mesure à la manière dont il traite son peuple. Ses citoyens et ses morts. »

Ce traumatisme espagnol s’incarne aussi dans les trémolos de la voix de Chato. Lui et quelques autres ont choisi de parler, au nom de toutes les victimes du franquisme. Au nom des plus de 120 000 corps perdus dans les fosses communes, des dizaines de milliers de bébés volés qui n’ont pas encore retrouvé leur famille. Le film documentaire El silencio de otros (en français « Le silence des autres ») cherche justement à « montrer les zones d’ombre de la transition démocratique, pas aussi exemplaire qu’on a voulu la présenter jusqu’ici », selon les termes d’Almudena Carracedo, coréalisatrice avec son compagnon étasunien Robert Bahar. Dans ce documentaire, où les fantasmes de la transition démocratique espagnole se confrontent aux fantômes du franquisme, on aperçoit Chato, María Martín, Asunción Mendieta et d’autres victimes anonymes, mener leur bataille juridique de l’autre côté de l’Atlantique, en Argentine, où la juge Servini a accepté d’ouvrir le dossier de crimes que les tribunaux espagnols considèrent comme prescrits.

« Avant en Espagne, il y avait un discours, un récit appris par cœur, analyse Almudena Carracedo, revenue en Espagne pour ce film, après douze ans passés aux États-Unis. Il fallait oublier. On ne parlait pas des victimes du franquisme, des bébés volés… On a cherché à obtenir la paix en sacrifiant la justice. Quand nous avons commencé le film il y a sept ans, la mémoire historique ne faisait pas partie des préoccupations des politiques. Elle s’y est invitée petit à petit ces dernières années. » Son film, qui a remporté en 2019 le prix Goya du meilleur documentaire, après celui du public à la Berlinale 2018, a aussi été diffusé par la télévision publique espagnole le 2 avril dernier. Une manière de toucher l’opinion publique, comme à ses yeux le tweet de soutien de Pedro Sánchez, président de gouvernement socialiste, signe que le sujet commence à entrer dans l’agenda politique.

Chato, certes inquiet par la montée de Vox, se montre lui beaucoup plus critique à l’égard des socialistes, « complices du pacte de l’oubli, comme les communistes ». Une situation qui n’aurait selon lui pas beaucoup évolué, malgré l’ouverture de certains dossiers par Pedro Sánchez, comme l’exhumation du corps de Franco de son mausolée de la Valle de los Caídos, près de Madrid, posant la question de l’avenir de ce bâtiment pharaonique où l’ancien dictateur est enterré. Il rappelle à ce sujet un épisode datant de mars 2018, trois mois avant l’accession au pouvoir de Sánchez. Podemos et les partis nationalistes portent au Parlement le débat d’une réforme de la loi d’amnistie, tirée des recommandations de l’ancien rapporteur spécial des Nations unies pour la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition, Pablo de Greiff. « Il s’agissait simplement de donner la possibilité de juger les responsables franquistes, arguant qu’il est impossible d’amnistier des crimes contre l'humanité », explique Chato. Aux côtés du PP et de Ciudadanos, le PSOE vote contre la réforme : « Ils nous ont répondu que remettre en question cette loi revenait à remettre en question l’un des piliers de notre démocratie. C’est exactement ce qui se disait en 1977. »

L’ancien prisonnier politique du franquisme ressent « de la honte » à l’image du procès des douze indépendantistes catalans (lequel s’est ouvert en février dernier et dont les sentences devraient tomber à l'automne prochain), qu’il considère comme des « prisonniers politiques, privés de leurs droits fondamentaux ». Lui qui assure avoir seulement voté deux fois entre la mort de Franco et l’arrivée de Podemos sur la scène politique, voit quand même une lueur d’espoir. En plus de Podemos, il ajoute aux « forces progressistes » « la vitalité du mouvement féministe » ainsi que des partis de gauche et indépendantistes ou autonomistes comme Esquerra republicana en Catalogne, Bildu au Pays basque, Marea en Galice, « une partie » des socialistes…

Autant d’ennemis de l’extrême droite de Vox qui permettraient, selon lui, de changer le costume de l’Espagne, « car dans celui de la transition, elle ne rentre plus ».

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