Europe Reportage

La Saxe oscille entre l’extrême droite et l’Europe

Avec un nouveau maire jeune et issu d’une liste citoyenne, mais aussi un député d’extrême droite de l’AfD, Zittau et sa région frontalière avec la République tchèque et la Pologne hésitent électoralement entre deux orientations radicalement opposées sur les questions migratoires et sociales.

Thomas Schnee

25 mai 2019 à 18h08

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Zittau (Allemagne), de notre envoyé spécial.– Des petits grenadiers de plomb qui attendent sagement l’ordre de bataille sous une couche de poussière, quelques maquettes d’avions militaires à la peinture écaillée ainsi qu’une lourde statuette argentée de l’aigle polonais. Tout cela est posé en désordre entre les piles de dossiers, sur les meubles sombres et rustiques du bureau de Jörg Domsgen, au deuxième étage d’une villa qui a connu des jours meilleurs.

Le petit homme chauve à la moustache bien soignée se présente comme contrôleur de gestion indépendant. Mais il fait aussi du courtage de pièces d’or, se bat pour la préservation d’une vieille caserne militaire et s’occupe de la trésorerie de section locale de la Société saxonne de chasse. Surtout, il est le no 1 du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) pour la ville saxonne de Zittau.

À seulement quelques minutes de marche de son bureau, on trouve le très beau centre médiéval d’une ville de 25 000 habitants, qui se trouve au cœur de la « région des trois frontières ». À l’est, la frontière polonaise s’arrête littéralement aux portes de la ville. Et au sud, il ne faut pas plus de cinq minutes pour atteindre le territoire de la République tchèque. « Environ 6 000 Tchèques et 10 000 Polonais viennent travailler chaque jour dans la région. Le réseau local des Caisses d’épargne évalue leurs dépôts et ceux des entreprises de ces pays à 50 millions d’euros », précise-t-on à la Chambre de commerce et d’industrie de la ville.

Côté allemand, Zittau se niche dans une « encoche » taillée par l’histoire et les guerres, en bordure de l’ancien royaume de Bohême. Au nord, on remonte sur Görlitz et la Saxe du charbon, une région aux terres raclées par les grandes excavatrices de lignite, là où les hommes craignent les remous de la transition énergétique et la perte des emplois hérités de leurs parents. À l’ouest enfin, au-delà de cette frontière tordue, c’est toute la beauté de la Suisse saxonne qui s’étend. Les forêts giboyeuses et les étonnantes formations de grès de ce massif de basse montagne ont inspiré les musiciens, écrivains et peintres romantiques allemands et suisses du XIXe siècle, de Richard Wagner, le maître de L’Anneau du Nibelung, à Caspar David Friedrich et ses paysages irréels, mystiques et transcendants.

Par ailleurs, les sous-sols métallifères de la région, ses cours d’eau et ses forêts capables d’alimenter le feu des forges et les ancêtres des hauts-fourneaux ont été au cœur de la révolution métallurgique et industriel du Moyen Âge. Ces éléments, parmi bien d’autres, font de la Saxe une région d’Allemagne pas comme les autres, un haut lieu de « l’âme allemande », où l’on est parfois un peu plus fier qu’ailleurs de ses traditions. Un peu trop peut-être.

Comme presque partout en Saxe, trente ans après la chute du mur de Berlin, les infrastructures, rues et bâtiments ont été rénovés de fond en comble. De quoi faire pâlir d’envie pas mal d’édiles de l’ouest du pays. En revanche, on ne se bouscule pas dans les rues et sur les places. Les quelques personnes âgées qui y déambulent semblent avoir été payées pour faire de la figuration. Le passage d’un enfant ou d’un jeune couple est presque une bénédiction.

Donald Tusk, Angela Merkel et José Manuel Barroso lors de l'ouverture de la zone Schengen à quinze nouveaux pays, à Zittau le 21 décembre 2007. © REUTERS/Fabrizio Bensch

Le district de Görlitz où se trouve Zittau aligne à cet égard quelques tristes records. Il a la population la plus âgée d’Allemagne, les prix locatifs les plus bas mais aussi le revenu moyen par habitant le plus faible. De 2012 à 2030, la population devrait avoir diminué d’environ 18 %, pour cause de départs ou de décès. « Le problème de la région, c’est que nous sommes isolés et défavorisés. Le réseau routier est insuffisant pour rejoindre Dresde rapidement. Et puis, il y a la criminalité frontalière. Les voitures volées, la prostitution et le trafic de “crystal meth”. Tout cela fait qu’aucune industrie ne vient s’installer ici. Il y a du chômage et les jeunes qui veulent réussir partent. Quant aux subventions européennes, ce n’est pas chez nous qu’elles vont. Elles partent de l’autre côté de la frontière », explique le candidat Domsgen.

Face à un tel contexte dépressif, il n’est pas étonnant que les affiches électorales des européennes installées près de la mairie s’ennuient ferme. D’autant plus qu’elles ont de la concurrence. « Dimanche prochain, nous voterons double à Zittau. Pour les européennes, mais surtout pour les municipales. C’est celles-là qui comptent pour nous », explique Jörg Domsgen, qui espère bien rompre avec une série noire. En 2005, celui qui se définit comme un « ultraconservateur » avait créé le parti EID (Unité et initiative pour l’Allemagne). Proche de formations nationalistes comme l’Union sociale allemande (DSU) ou le NPD, il semble que l’EID n’ait jamais pu attirer plus d’une quinzaine de membres et 77 voix aux municipales de 2008.

Jörg Domsgen.

En 2011, une « phrase mal comprise » conduit le président de la République fédérale Christian Wulff en personne à l’attaquer en justice. Cela pour un « malheureux » commentaire posté sur Facebook. Il y comparait la première dame d’Allemagne saluant la foule à une jeune Allemande faisant le salut hitlérien, telle une Blitzmädel, ces jeunes filles envoyées en tout dernier recours au front par un Hitler dément.

Enfin, aux municipales de 2014, Jörg Domsgen, qui a aussi été brièvement membre du SED et du PDS, « mais pas longtemps et à cause de mes parents », s’était un peu « emmêlé les pinceaux » en autodésignant les candidats de sa liste. La procédure est illégale. L’élection avait alors été annulée et recommencée. Les candidats de l’AfD en avaient été exclus. Mais aujourd’hui, il semble certain d’entrer au conseil municipal.

La « crise des migrants » de 2015 a en effet radicalement changé la donne. Depuis la chute du Mur, la Saxe s’est vite signalée à l’attention publique pour ses agressions racistes et ses groupuscules skinheads et d’extrême droite. Plus tard, la « sédimentation sociale et politique » de ces tendances saxoises a fourni le terreau de réseaux terroristes néonazis ou encore de vastes mouvements citoyens xénophobes, tels Pegida ou Legida.

C’est aussi en Saxe que, pour la première fois depuis 1968, le parti national allemand (NPD) a pu rentrer dans un parlement régional (2004). Forcément, l’arrivée brusque d’un million de réfugiés en Allemagne a joué le rôle d’un puissant engrais et a fait exploser les scores de l’extrême droite « modérée » désormais représentée par l’AfD. En 2017, le parti a ainsi pu établir un record national en devenant le parti no 1 en Saxe avec 27 % des voix, tout juste devant la CDU d'Angela Merkel (26,9 %) qui gouverne pourtant la région depuis trente ans.

Dans le Land même, la circonscription électorale de Görlitz-Zittau est devenue la deuxième circonscription la plus brune avec 32,9 % des électeurs qui ont voté pour un parti qui, comme on l’a vu en septembre 2018 lors des événements racistes de Chemnitz, n’hésite plus à manifester aux côtés des éléments néonazis les plus violents.

C’est d’ailleurs à Görlitz-Zittau que l’AfD a enregistré l’un de ses plus beaux succès. Jusqu’en 2017, cette circonscription a été le fief du secrétaire général de la CDU saxonne Michael Kretschmer, originaire de Görlitz et député fédéral élu et réélu depuis 2002. En 2017, celui-ci s’attendait donc à être réélu, comme d’habitude. Sauf qu’un peintre en bâtiment inconnu du grand public lui a fait mordre la poussière.

« Nous savions que nous allions avoir un bon résultat. Mais nous n’avions vraiment pas compté sur le gain d‘un siège », explique M. Chrupalla, un ancien de la CDU qui a fait campagne sur les thèmes de la criminalité, du contrôle d’identité aux frontières et de la baisse de la fiscalité des entreprises. « On aurait pu le remplacer par un manche à balai, il aurait quand même été élu », estime le conseiller départemental Bernd Lange pour qui, « si Berlin et Dresde ne croient plus en la région, il y a un moment où la région ne croit plus en elle ».

Un maire progressiste et un député nationaliste

Plus le temps avance, plus les fautes de la CDU locale refont surface. Pendant les années qui ont suivi la « réunification », le conservateur Kurt Biedenkopf a longtemps présidé le Land de façon très paternaliste, martelant une formule devenue célèbre : « Les Saxons sont immunisés contre l’extrémisme de droite ! » Pour le jeune maire de Zittau, Thomas Zenker, élu en 2015 à la tête d’une liste citoyenne locale, la doctrine Biedenkopf et de tout un parti a été catastrophique pour le Land.

« L’éducation politique a longtemps été négligée par les conservateurs saxons. Or, à la chute du Mur, les gens ne savaient pas comment une démocratie fonctionne et personne ne le leur a expliqué, énumère le très francophile Thomas Zenker, qui a passé une année d’études en France, sur les bancs de la Sorbonne. Ajoutez à cela le fait que les structures étatiques et éducatives est-allemandes étaient particulièrement autoritaires et “déresponsabilisantes”, et que la RDA a toujours affirmé qu’elle était antifasciste par essence. »

Il poursuit : « Nous sommes dans une région frontalière, composée de vastes espaces ruraux avec quelques rares centres urbains où la peur d’être submergé par les étrangers est bien plus forte qu’ailleurs. L’arrivée subite d’une vague de réfugiés, avec un gouvernement allemand mal préparé, et la création à la va-vite d’aides aux réfugiés, ont fait exploser la peur et ont créé une énorme jalousie sociale. »

Pour la CDU saxonne, les élections législatives de 2017 puis la « chasse à l’homme de Chemnitz » constituent un tournant. À Chemnitz, les groupements et partis d’extrême droite ont choisi, comme ce fut déjà le cas à Leipzig, Heidenau ou Clausnitz, d’instrumentaliser la mort de l’Allemand Daniel H., un crime toujours non élucidé mais impliquant des réfugiés irakien et syrien.

Au lendemain d’une « chasse collective » aux immigrés, le 27 août 2018, des milliers de sympathisants d’extrême droite se sont ainsi rassemblés dans la soirée pour une manifestation « unitaire ». C’était la première fois que l’AfD, Pegida et l’extrême droite néonazie la plus violente opéraient ensemble et au grand jour une telle démonstration de force, affirmant ainsi la progression des idées radicales vers le centre de la société saxonne. 

Le journaliste Matthias Meisner, auteur d’un ouvrage sur les dérives droitières de la politique saxonne, explique qu’« après sa défaite électorale puis le scandale de Chemnitz, qui s’est retrouvé en une du New York Times, le ministre président Michael Kretschmer a senti le vent du boulet. Il a pris une position claire contre toute collaboration et coalition avec l’AfD en Saxe ». Le journaliste s’étonne de l’incapacité des autorités administratives régionales à empêcher des manifestations, comme le récent défilé à la sauce « Nuremberg » du petit parti Der dritte Weg dans les rues de la ville de Plauen. « Kretschmer a l’AfD qui le traque aux communales et aux régionales. Il semblerait qu’il ait du mal à appliquer sa nouvelle ligne. »

Manifestation d'extrême droite à Chemnitz, le 27 août 2018. © REUTERS/Matthias Rietschel

« Le racisme et l’extrême droite en Saxe ? Oui, nos clients étrangers nous en parlent et nous posent des questions. Cela ne bloque pas nos affaires mais c’est un vrai problème d’image. Je ne trouve pas ça normal », se plaint Denise Wassmann, directrice d’une fabrique de ressorts dans la banlieue de Zittau. Avec 33 salariés payés légèrement au-dessus du salaire minimum allemand (9,19 euros/heure) pour un chiffre d’affaires annuel de 1,7 million d’euros, la petite entreprise tourne rond : « Il y a des ressorts partout dans la vie. Nous en livrons pour les sièges d’avion, les moteurs, les machines industrielles, mais aussi pour les célèbres pianos Bechstein, explique-t-elle en conduisant la visite. 60 % de nos matériaux viennent de Pologne, et nos ressorts sont galvanisés en République tchèque. Le reste, nous le faisons ici. »

Denise Wassmann, souriante et active, vote CDU parce que c’est « le parti qui s’occupe le mieux des entreprises ». Elle a 30 ans, deux jeunes enfants et achève un MBA de management en formation continue : « Je pense qu’il faut préserver nos traditions et que les valeurs allemandes sont un peu malmenées ces derniers temps. Mais je n’ai pas peur des réfugiés. D’ailleurs, nous les avons à peine vus », admet-elle en évoquant la politique de la ville qui a très vite accueilli et placé les réfugiés envoyés d’office, avec la règle absolue d’éviter les points de concentration.

Son problème est de trouver des ouvriers qualifiés et de faire revenir les jeunes au pays : « Quand on grandit ici, on part vite ailleurs pour étudier et gagner mieux. Quand on revient, c’est parce que l’on a des enfants, que l’immobilier est bon marché et que le paysage est beau », explique Denise Wassmann. Pour elle, les problèmes de la région frontalière de Zittau ne sont pas que structurels, mais aussi psychologiques : « Quand on a plus de 50 ans, que l’on touche l’aide sociale sans espoir d’autre chose et que l’on a rien à faire de toute la journée, on est frustré et l’on fantasme beaucoup. »

Elle poursuit : « Je le vois chez d’autres entrepreneurs, la frontière est une notion très relative. Il y a ceux, comme nous, qui pensent que ce n’est pas un obstacle et savent que nous sommes au cœur de l’Europe. Nous faisons du commerce avec la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, l’Autriche et la Suisse… Et puis, il y a ceux qui pensent que la frontière est un problème et qui se perçoivent comme coincés au bout de l’Allemagne, loin de tout. Ceux-là ont du mal et se plaignent d’être défavorisés par rapport aux entrepreneurs de l’ouest ou du centre de l’Allemagne. »

Thomas Zenker.

Même son de cloche chez Thomas Zenker, le nouveau maire. « Entrepreneur ou pas, si vous considérez que la frontière à Zittau est une vraie barrière, vous vous coupez de 75 % de votre zone de développement naturelle, explique-t-il en montrant la carte de la région. Pour Zittau, ce développement se fait d’abord vers la ville tchèque de Liberec, à 30 km, et la ville polonaise de Bogatynia, à 15 km. Pas loin derrière, vous avez aussi des grandes villes comme Prague et Wroclaw, qui sont bien plus près que Berlin. »

Les écoles de la région proposent des cours de tchèque et de polonais dès le primaire, un mini-réseau universitaire (« Université Neisse ») réunit depuis 2004 les facultés allemandes de Zittau et Görlitz à celles de Wroclaw et de Liberec, et promeut les échanges entre les trois centres d’études. Enfin, deux grappes industrielles (clusters) unissant industries, administrations et centres de recherches appliquées, l’un sur les matériaux composites, l’autre sur les techniques énergétiques, sont en cours de constitution.

Thomas Zenker distribue aussi très volontiers les brochures en trois langues affichant les horaires de tous les musées de la région ou les horaires de bus qui relient plusieurs fois par jour les trois villes frontalières. Son « bébé » du moment est cependant la candidature de Zittau et de l’eurorégion Neisse-Nisa-Nysa, du nom du fleuve qui sépare – ou relie – les trois pays, comme capitale culturelle de l’Europe en 2025.

« Je sais que beaucoup de nos projets sont en gestation et qu’il y a encore beaucoup à faire pour unir les trois régions, explique Thomas Zenker. Mais cette candidature portée ensemble depuis 2017 a créé une dynamique de rapprochement. Nous avons décidé de consulter nos concitoyens sur la poursuite de la candidature, soit en même temps que les européennes et les municipales. » L’édile joue donc gros, mais il a confiance. Car même l’AfD, qui critique la candidature pour des raisons politiques et financières, a du mal à s’opposer frontalement au projet, comme le reconnaît Jorg Domsgen.

Dimanche, les habitants de Zittau, capables d’élire un maire progressiste en même temps qu’un député nationaliste, auront en quelque sorte la possibilité de choisir à trois reprises entre l’extrême droite ou l’Europe, le repli ou l’aventure. Les résultats de toute la Saxe seront déterminants pour le grand parti conservateur d’Angela Merkel et l’ensemble du monde politique allemand. En effet, le 1er septembre prochain, des élections régionales auront lieu dans le Land. Et si l’AfD parvient à nouveau en première position, elle prendra le contrôle de la région. Ce serait un tremblement de terre pour le camp conservateur en pleine recomposition, après avoir été au bord de l’implosion.

Thomas Schnee


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