En Biélorussie, l’opposition n’est pas sur la même longueur d’onde

Par Volodymyr Ishchenko (Jacobin)

Les grèves menées contre Alexandre Loukachenko montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une « révolution de hipsters ». Alors que des citoyens se joignent au mouvement pour différentes raisons, il existe cependant des forces néolibérales bien placées pour exercer leur contrôle, estime Volodymyr Ishchenko, sociologue basé en Ukraine. Un article de notre partenaire Jacobin.

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Nous ne saurons probablement jamais comment les Biélorusses ont voté le 9 août. Personne ne doute que les résultats des élections ont été falsifiés, mais il n’a pas été prouvé non plus qu’Alexandre Loukachenko les avait effectivement perdues. Les tentatives d’extrapolation des votes sur la base d’échantillons non aléatoires dans les circonscriptions ont donné des estimations comprises entre environ 30 % et 60 % en faveur de Svetlana Tsikhanovskaïa. Donc, les résultats disponibles, y compris officiels, ne nous permettent pas de déterminer qui a gagné.

Cependant, Loukachenko n’acceptera aucun recomptage ni nouveau scrutin, car cela entraînerait des défections au sein de son régime. En effet, s’il acceptait ce genre de chose, cela signifierait qu’il concède sa propre défaite, comme l’a fait Viktor Ianoukovitch à la suite de la révolution orange en Ukraine, en 2004.

Jusqu’à présent, la position de Loukachenko est catégorique – il ne laisse entrevoir qu’une lointaine possibilité pour de nouvelles élections, après des modifications de la Constitution, ce qui affaiblirait les pouvoirs du prochain président. Cela lui donnerait du temps et lui permettrait d’obtenir des garanties. Cependant, les manifestants sont unis autour de la demande de démission immédiate de Loukachenko. La radicalisation violente a pris fin la semaine dernière – même si l’intransigeance augmente les chances d’un nouveau cycle.

Manifestations non violentes

Comme je l’avais prédit, la violence décentralisée et vaguement coordonnée commise par les jeunes la nuit suivant l’échec des élections ne s’est pas transformée en quoi que ce soit de comparable au soulèvement armé en Ukraine en 2014. Pour cela, il faut non seulement des personnes indignées, mais aussi des organisations plus fortes, sachant manier la violence et les stratégies violentes.

En Biélorussie, l’utilisation de cocktails Molotov ou de tout autre outil de violence a été très rare, les tentatives d’ériger des barricades également, aucune formation paramilitaire n’a émergé. La police anti-émeute était bien préparée et là où elle était en infériorité numérique, il semble que certaines unités de l’armée aient été déployées également.

Manifestation le 25 août 2020 devant le ministère de l'éducation. Sur la banderole : "Les enseignants doivent enseigner, pas faire de faux papiers." © Evgeny Odinokov /Sputnik/AFP Manifestation le 25 août 2020 devant le ministère de l'éducation. Sur la banderole : "Les enseignants doivent enseigner, pas faire de faux papiers." © Evgeny Odinokov /Sputnik/AFP

Le nombre signalé de policiers blessés est bien inférieur à celui de Maïdan en Ukraine – et le nombre de manifestants détenus en Biélorussie est bien plus élevé. Les manifestants n’ont pu occuper et ériger des barricades dans aucun espace spécifique ni établir ne serait-ce qu’une petite « zone autonome » perturbant l’ordre étatique qui aurait pu servir de point de rassemblement pour les mobilisations.

Les affrontements semblaient déjà en baisse la troisième nuit. Puis, au milieu de la semaine, les protestations ont évolué vers un répertoire non violent, avec des femmes en vêtements blancs s’enchaînant avec des fleurs et appelant à cesser la violence. Les marches et les rassemblements ne perturbaient pas grand-chose, même pas le trafic routier lorsqu’il y avait de grandes foules, et ont donc été peu réprimés. Les rassemblements non violents ont culminé le dimanche 16 août, le plus important de la Biélorussie post-soviétique.

Des entretiens avec les participants montrent que les principales motivations pour aller manifester sont les élections volées, la violence policière, les arrestations massives et la torture. Il semble que la violence excessive de la police la première nuit se soit retournée contre elle – comme cela s’est également produit avec de nombreuses autres manifestations – et ait alimenté la mobilisation des opposants à Loukachenko.

Cependant, il ne semble pas que les manifestants aient réussi à combler le fossé et à attirer de leur côté un nombre important de partisans de Loukachenko ou de citoyens hésitants.

Grèves perturbatrices ?

Les arrêts de travail dans d’importantes usines biélorusses ont constitué un développement majeur. C’est vraiment sans précédent dans le contexte des manifestations et des révolutions antigouvernementales post-soviétiques, dans lesquelles les grèves des travailleurs atomisés de la région n’ont joué aucun rôle significatif.

Dans le cas de l’important secteur public de Biélorussie, les grèves prolongées des principales entreprises publiques pourraient être un coup dur pour le gouvernement. C’est déjà devenu une innovation dans le répertoire de la contestation politique dans cette région. Contrairement à la violence, c’est un problème auquel le gouvernement n’était pas prêt à faire face – et cela a probablement contribué à la désescalade de la semaine dernière.

Cependant, l’ampleur des grèves est encore loin d’une « grève générale ». Franchement, la plupart de ces activités ne sont même pas qualifiées de grèves au sens strict. Il s’agissait principalement de pétitions, de réunions avec la direction et de rassemblements dans les cours à l’extérieur des lieux de travail et à leurs entrées.

Parfois, de grands groupes de travailleurs se sont joints aux rassemblements de l’opposition de manière organisée. Il est difficile de savoir, tant les comptes-rendus sont contradictoires, si la production s’est effectivement arrêtée, même partiellement, et si c’est le cas, cela n’a concerné que quelques usines.

Il est possible que les grèves prennent de l’ampleur. Cependant, on ne sait pas encore à quel point elles seront durables et véritablement perturbatrices si elles sont coordonnées seulement par des comités de grève qui ont émergé spontanément et par une opposition formée par l’élite et une classe moyenne relativement inexpérimentées, assez éloignée de la vie des travailleurs.

Comme prévu, les syndicats officiels sont pro-gouvernementaux et ont même mobilisé des gens pour des rassemblements en faveur de Loukachenko. En principe, il existe de nombreuses façons de diviser les travailleurs et de briser les grèves. L’argent récolté auprès des hommes d’affaires et de la diaspora, si l’on en croit les chaînes Telegram de l’opposition et le comité de solidarité, est loin de pouvoir soutenir des milliers de travailleurs pendant une grève suffisamment longue – et ne peut que la discréditer s’il y a des soupçons de corruption.

Un autre sujet de préoccupation est l’absence de revendications socio-économiques dans la plupart des pétitions de grève, dont la plupart se concentrent exclusivement sur les revendications politiques générales de l’opposition.

Dans ce cas, de nombreux travailleurs qui n’ont pas voté pour Tsikhanovskaïa n’auraient probablement pas honte de ne pas se joindre aux grèves. Les travailleurs entrent en politique non pas en tant que classe consciente de ses intérêts distincts, mais en tant que citoyens anti-Loukachenko qui se trouvent juste à des positions stratégiques de la production économique.

Cela soulève encore la question de savoir pourquoi même des troubles syndicaux aussi limités n’ont pas eu lieu dans d’autres révolutions post-soviétiques, en particulier pendant le Maïdan en Ukraine. Là, l’opposition avait appelé à des grèves dès le premier jour ; cependant, ce qui s’est réellement matérialisé pendant les trois mois de la campagne, ce sont des rassemblements non perturbateurs organisés par les autorités locales pro-opposition dans les régions occidentales ou par certaines administrations universitaires.

Une explication pourrait être que, contrairement à d’autres dirigeants post-soviétiques, Loukachenko a préservé davantage l’industrie soviétique et ses caractéristiques spécifiques. Concentrés dans des villes mono-industrielles ou des quartiers industriels, les travailleurs font part sur leurs lieux de travail de leurs problèmes, comme la violence policière, et découvrent spontanément le pouvoir qui permet d’obliger la direction à entamer un dialogue avec eux.

Nous devons également nous souvenir des grèves importantes et perturbatrices des travailleurs soviétiques à la fin des années 1980, à l’époque de la Perestroïka, qui n’ont pas pu se répéter immédiatement après, à la suite de l’effondrement industriel.

Une partie de l’explication peut aussi se trouver dans le début décentralisé et sans chef des manifestations biélorusses. En Ukraine, les dirigeants des partis d’opposition – des millionnaires représentant des milliardaires –, ainsi que les militants des ONG pro-occidentales de la classe moyenne, n’étaient pas exactement ceux dont on peut s’attendre qu’ils inspirent les grèves ouvrières, en particulier parce que ce qui restait des grandes industries soviétiques était concentré dans le Sud-Est, en grande partie pro-russe.

Dernier point mais non des moindres – et cela peut expliquer pourquoi même les travailleurs ukrainiens occidentaux n’ont pas rejoint les manifestations de manière organisée –, l’opposition ukrainienne, semble-t-il, a misé assez tôt sur la pression croissante exercée sur Ianoukovitch par l’Occident et sur une prise de pouvoir violente qui ne peut pas être une option pour l’opposition biélorusse.

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