Brexit: Corbyn lâche du lest sur un nouveau référendum, l’option d’un report se précise

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Les clarifications du travailliste Jeremy Corbyn vis-à-vis d’un nouveau référendum sur le Brexit renforcent l’hypothèse d’une prolongation des négociations avec Bruxelles, au-delà du 29 mars. Theresa May a proposé aux députés le 26 février de voter, courant mars, sur l’option d’un report, en cas de rejet de son plan.

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Alors que beaucoup de Britanniques semblent épuisés par le feuilleton du Brexit (lire notre reportage à Liverpool), plusieurs annonces, du côté des partis travailliste et conservateur à Londres, mais aussi des institutions européennes à Bruxelles, viennent de renforcer l'hypothèse d'une poursuite des négociations, au-delà de la date butoir du 29 mars. Suffisant pour éviter un « no deal », l'absence d'accord fin mars ?

1 - Sous la pression, le Labour clarifie sa position

Lors de la conférence du parti à Liverpool en septembre 2018, Jeremy Corbyn avait fixé la ligne : le parti réclamait en priorité des élections générales, tandis qu'un nouveau référendum sur l'UE était présenté comme l'une des options sur la table. Le député d'Islington jouait un numéro d'équilibriste (déjà décrypté ici par Fabien Escalona) : il essayait de donner des signes à sa base, majoritairement favorable à la tenue d'un nouveau vote, en particulier à Londres, sans braquer les électeurs de gauche et partisans du Leave (le divorce d'avec l'UE).

Au sein de la direction du Labour, chacun sait que le comportement de cet électorat leaver sera la clé pour remporter de futures élections : « Si l’on veut un gouvernement travailliste, et donc une majorité au Parlement – que nous n’avons pas aujourd’hui –, il va nous falloir regagner des circonscriptions où le Leave l’a emporté », expliquait ainsi Jon Lansman, un proche de Corbyn, dans un entretien à Mediapart en janvier. Il faut donc parler aux Remainers, comme aux Leavers.

Les ambiguïtés de cette position, à mesure que la date butoir du 29 mas 2019 approche, ont nourri les critiques de tous bords. Huit députés ont quitté le parti travailliste, à partir du 19 février, pour critiquer ce qu'ils décrivent comme de la complaisance de Corbyn vis-à-vis de l'antisémitisme dans le parti, mais aussi pour protester contre sa stratégie sur le Brexit.

Sous pression, la direction du parti travailliste a fini par clarifier davantage sa position, lors d'une réunion des députés travaillistes lundi à Londres. La voici résumée, en trois temps :

  • Un amendement déposé ce mardi pour défendre un Brexit version Labour, c'est-à-dire « adouci », avec un Royaume-Uni qui resterait dans l'union douanière. L'amendement devrait être rapidement rejeté par les députés.

  • Le soutien du parti à un autre amendement déposé notamment par la travailliste Yvette Cooper, qui prévoit l'extension des négociations, au-delà du 29 mars, si aucun accord n'est intervenu sur le projet de négociation de Theresa May d'ici au 13 mars, pour éviter à tout prix le « no deal » (l'absence d'un accord).

  • Dans l'hypothèse du rejet du premier amendement, et de l'adoption du second, alors, le Labour plaiderait pour la tenue d'un nouveau référendum. Il s'agit d'éviter à tout prix un « Brexit tory », c'est-à-dire un « Brexit de droite » qualifié de « catastrophique », lundi soir, par Emily Thornberry, chargée des affaires étrangères dans le gouvernement fantôme de Corbyn. Les termes du référendum sont encore flous, mais certaines sources avancent cette alternative : soit l'accord négocié par May, soit le maintien dans l'UE.

Theresa May le 24 février 2019 à son arrivée en Égypte. © Reuters / Mohamed Abd El Ghany. Theresa May le 24 février 2019 à son arrivée en Égypte. © Reuters / Mohamed Abd El Ghany.

2 - Un second référendum toujours improbable

La clarification de Corbyn lundi ne change rien à l'arithmétique de la chambre basse du Royaume-Uni : une majorité de députés reste à ce stade opposée à l'organisation d'un second référendum – au résultat par ailleurs très incertain. D'après le décompte de l'hebdo New Statesman, ils sont au moins 43, parmi les 246 députés travaillistes, à être opposés à une nouvelle consultation. Quant aux conservateurs de Theresa May, la majorité plaide pour l'accord de la cheffe du gouvernement, et une minorité pour le « no-deal ». À ce stade, donc, un nouveau référendum reste peu probable.

Mais le journaliste Hugo Dixon, animateur d'un site d'info partisan de la tenue d'un nouveau référendum, s'est félicité dans un édito lundi : « Nous y sommes presque ! » Avant d'ajouter : « Cela va encore prendre un peu de temps avant que les étoiles ne s'alignent. Mais étant donné les convulsions du côté des conservateurs, avec des ministres qui menacent désormais de démissionner si Theresa May n'en finit pas avec ses menaces de quitter l'UE avec un “no-deal”, on pourrait bien ne pas devoir attendre longtemps. »

3 - L’option d’un report renforcée

Le scénario était encore exclu par tous les interlocuteurs à Bruxelles il y a peu. Mais lundi, c'est le président du Conseil européen en personne, Donald Tusk, qui a jugé que « compte tenu de la situation dans laquelle nous nous trouvons, un délai supplémentaire serait une solution rationnelle ». À ce stade, toute la stratégie de May consiste à jouer la montre : elle espère faire passer in extremis son projet d'accord, mi-mars, en jouant sur la peur d'un « no deal » chaotique le 29 mars.

Mais de nombreux ministres de son exécutif refusent de la suivre sur cette route, et menacent depuis des semaines de démissionner, si May n'explique pas clairement comment elle compte (tout) faire pour éviter un « no deal » aux retombées difficiles à imaginer.

Ce mardi, Theresa May devait, si l'on en croit les articles de presse de la matinée à Londres, présenter les grandes lignes de sa stratégie, et céder du terrain aux adversaires d'un no deal : organiser un vote sur son projet d'accord (en partie renégocié avec l'UE sur la question de la frontière irlandaise) le 12 mars prochain, puis en cas d'échec, proposer une alternative aux députés entre « courte prolongation » des négociations et absence d'accord. Un tel scénario ne manquerait pas de crisper une bonne partie des conservateurs partisans acharnés d'un no deal, à l'instar de Boris Johnson.

4 - Une stratégie risquée pour Corbyn

Corbyn a sans doute beaucoup à perdre à jouer la carte d'un second référendum, auprès d'un électorat brexiter, dans les poches les plus pauvres de l'Angleterre, qu'il était précisément censé reconquérir. Dans un entretien à Mediapart en janvier, l'universitaire Chris Bickerton mettait en garde contre les risques, à ses yeux, de toute prolongation des négociations au-delà du 29 mars. Extrait :

« Si l’on commence à discuter sérieusement de prolonger l’article 50 au-delà du 29 mars 2019 [l’article des traités européens qui prévoit la sortie d’un État membre de l’UE – ndlr], on rentre dans un espace de discussion où le Brexit devient une perspective lointaine.
– [Mediapart :] Si l’on prolonge l’article 50, c’est la fin du Brexit ?
– Disons que cela va devenir très compliqué. »

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