Macron défend sa refondation de l'Europe à l'avenir incertain

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Trois semaines après son discours d'Athènes, le président français a longuement détaillé mardi ses propositions pour relancer le projet européen. Il plaide pour davantage d'intégration. Mais son projet pourrait se heurter très vite à l'opposition du gouvernement allemand.

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Un vibrant plaidoyer, aux suites très incertaines. Mardi 26 septembre, depuis la Sorbonne à Paris, Emmanuel Macron a parlé pendant plus de deux heures de son projet de refondation de l’Europe, dans un discours au volontarisme affiché. Au-delà de l’empilement de mesures, le président français espère rouvrir le débat européen, enlisé depuis le référendum de 2005. Mais qui peut encore y croire, après plus d’une décennie de déconvenues, et quelques jours après les élections allemandes ?

Dans les mots, et sur la forme, le chef de l’État n’en a cure : il fait comme si. Mardi, trois semaines après un discours déjà consacré à l’Europe à Athènes, il a de nouveau convoqué toute la panoplie des références historiques aux « pères fondateurs », de Robert Schuman à Jean Monnet, et des citations de grands hommes pour alimenter un discours parfois lyrique, au risque de formules parfois acrobatiques, comme « le Sisyphe européen [qui] a toujours son intraduisible à rouler ». « Nous ne devons pas nous laisser intimider », a encore dit Macron, le « nous » s’appliquant aux pro-Européens, et « être à la hauteur de notre époque ».

Sur le fond, Emmanuel Macron en est persuadé : il a à la fois le mandat et l’occasion historique pour relancer l’Europe. Le président et son équipe de conseillers ne s’en cachent guère. Pour eux, le second tour de l’élection présidentielle française a constitué un référendum pour ou contre l’Europe. Il ne s’agissait pas d’un « front républicain mais d’un débat inédit sur l’Europe, entre ceux qui y croyaient et ceux qui n’y croyaient pas », a dit Macron mardi, en réponse à une question posée depuis l’amphithéâtre de la Sorbonne.

« Ceux qui y croyaient ont gagné. Je ne vais pas avoir de pudeurs de gazelle », a-t-il insisté, en faisant allusion à une formule de Jean-Luc Mélenchon. « Le président a été très clair pendant la campagne sur son engagement européen, souligne-t-on à l’Élysée. Cela lui donne de la clarté et de l’élan. »

Le chef de l’État affirme aussi avoir tiré le bilan, critique, de l’action de ses prédécesseurs, et notamment de celui qu’il a accompagné lors de sommets européens au début de son mandat, François Hollande. « Le temps où la France propose, ce temps-là est revenu », a-t-il affirmé mardi. De nombreux chefs d’État et de gouvernement, ainsi que les institutions européennes, à la Commission ou au Parlement, se plaignaient régulièrement, lors du quinquennat précédent, du caractère inaudible de la France, accusée de ne pas jamais exposer clairement ses intentions et d’être incapable de construire des alliances pour les mettre en œuvre. « C’est ce qui a manqué et ce qui est attendu », insiste l’Élysée.

De fait, le discours d’Emmanuel Macron devrait ravir cette frange des experts de l’Union européenne, enthousiastes à l’idée de renforcer les institutions communautaires. Vu de Bruxelles, le président français fait aujourd’hui office – difficile de dire si cela durera – de bon élève. Il surjoue d’ailleurs cette position en insistant régulièrement sur les réformes qu’il a lancées en France et que la Commission européenne et Berlin ont saluées. Son propos a d’ailleurs été salué par le président de la Commission, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, alors que les deux hommes ont parfois formulé des propositions différentes (lire notre article).

« L’agenda de réformes, au niveau national, donne de la force à la parole donnée. Et sur le fond, et en termes de crédibilité, explique l’Élysée. C’est aussi le cas des efforts budgétaires faits dès 2017 pour respecter les 3 %. » Avant d’ajouter, là encore pour mieux se distinguer de Nicolas Sarkozy et de François Hollande : « C’est très différent de ce que l’on a pu faire ces dernières années. »

Emmanuel Macron est également convaincu que sa fenêtre de tir pour « refonder l’Europe » est étroite. Les dirigeants des principales économies européennes, la France et l’Allemagne, viennent d’être élus et disposent désormais de quatre ans de mandat pour porter leurs réformes.

Surtout, à Berlin, la chancelière Angela Merkel, qui va entamer un quatrième mandat consécutif, n’a pas encore scellé d’accord de coalition. « Si on attend trop, les discussions seront trop avancées », et il sera trop tard, justifie l’Élysée pour expliquer le calendrier choisi par la France. Il fallait faire ces propositions « dans un espace entre les élections allemandes et la conclusion d’un accord de coalition », a également expliqué Macron.

L’exécutif français sait que les négociations en Allemagne, qui s’annoncent longues et difficiles, sont à haut risque pour les projets français. Ils risquent notamment de se heurter aux promesses de campagne des libéraux du FDP, très hostiles aux réformes françaises de la zone euro. Sur les autres dossiers, ils devraient être plus avenants. Les Verts, également pressentis pour intégrer la coalition, sont plus enthousiastes.

Emmanuel Macron le 26 septembre à Paris © Reuters Emmanuel Macron le 26 septembre à Paris © Reuters

Résultat, Emmanuel Macron s’est montré très prudent mardi : il n’a abordé l’avenir de l’union économique et monétaire qu’après avoir évoqué cinq autres priorités, déclinées en une série de mesures sur la sécurité et la défense, la maîtrise des frontières, la transition écologique, la souveraineté alimentaire, et le numérique. « Je n’ai pas la zone euro honteuse », a-t-il lancé à la Sorbonne, mais sans détailler ses promesses de budget, de ministre ou de parlement de la zone euro.

Il a aussi soigneusement évité d’agiter trop de chiffons rouges pour la droite allemande, comme les mécanismes de solidarité au sein de la zone euro ou la convergence fiscale et sociale qu’Emmanuel Macron appelle de ses vœux. Sans surprise, il n’a pas non plus remis en cause les règles budgétaires existantes, et les déséquilibres structurels au sein de la zone euro (lire l’entretien avec David Cayla).

Il a également donné quelques gages à gauche. Après avoir défendu des conventions démocratiques, une proposition portée par l’ancien ministre grec Yanis Varoufakis, Macron a repris mardi à son compte la proposition d’une taxe carbone aux frontières de l’Europe, en défendant des contrats de transition pour les territoires touchés de plein fouet par la transition écologique de l’économie, ou une fourchette de taux d’imposition des sociétés pour éviter le dumping fiscal au sein de l’Union européenne. Il a également ardemment défendu l’idée d’une taxe sur les transactions financières (malgré le recul du gouvernement sur la taxe portant sur le seul territoire français).

Mais toutes ces propositions se sont heurtées, ces dernières années, aux limites du fonctionnement actuel de l’UE : aucun de ces dossiers n’a abouti, faute d’accord suffisant entre les États-membres.

Le président français espère cette fois faire mieux en « changeant de méthode » : il veut éviter de bloquer toute discussion en parlant d’abord d’une modification des traités, rejetée par plusieurs pays, avant de s’accorder sur des « projets ». Un discours proche de celui d’Angela Merkel. Surtout, il espère qu’un groupe de pays volontaires pourra présenter une liste de mesures d’ici à l’été 2018, après s’être nourri des « conventions démocratiques » organisées dans chaque État-membre. Elles seront ensuite débattues lors des élections européennes de 2019. D’ici là, Emmanuel Macron a déjà promis l’ouverture d’une plate-forme sur le site de l’Élysée pour commencer à déposer des contributions. Cela risque de ne pas suffire.

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