Alexandre Babakov, l'homme clé du prêt au FN, a caché sa fortune en France

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Député à la Douma, proche du Kremlin et membre du parti pro-Poutine, Alexandre Babakov fait de troubles affaires en Ukraine et en Tchéquie. Il a accumulé une fortune à l'étranger – dont un château de 11 millions d'euros dans les Yvelines –, qu'il s'est gardé de déclarer en Russie.

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Genève, de notre correspondante.-  En Russie l’information de Mediapart sur le prêt de 9 millions accordé par la First Czech Russian Bank (FCRB) au Front national n’est pas passée inaperçue, largement reprise par la presse russe. À cette occasion, Mediapart a fait une étonnante découverte sur le site d’Alexei Navalny. En décembre 2013, cet opposant au Kremlin, dont la spécialité est de débusquer le patrimoine non déclaré de l’élite poutinienne, a révélé, documents à l’appui, qu’Alexandre Babakov était à la tête d’un patrimoine immobilier caché en France. Patrimoine estimé à plus de 11 millions d'euros, alors qu’en Russie, il se présente comme l’un des députés de la Douma (la chambre basse du parlement) les moins fortunés.

Le député Alexandre Babakov, homme clé de la négociation du prêt accordé au FN Le député Alexandre Babakov, homme clé de la négociation du prêt accordé au FN

Comme Mediapart l'a écrit, Alexandre Babakov, membre d’Edninaïa Rossia (Russie unie, le parti pro-Kremlin), et ancien responsable du parti nationaliste Rodina dont il fut longtemps le principal financier, est un personnage clé du prêt accordé au Front national. Placé sur la liste des sanctions européennes depuis cet été, ce conseiller du président Poutine est en charge de la coopération avec les organisations russes à l’étranger.

Il est un contact central du député européen Jean-Luc Schaffhauser – l'intermédiaire du FN dans l'obtention du prêt russe –, qu'il a rencontré au milieu des années 2000, « par le biais de l'Eglise orthodoxe », explique à Mediapart l'eurodéputé. M. Babakov aurait été présenté par Jean-Luc Schaffhauser à Marine Le Pen lors d’un voyage resté confidentiel en Russie, en février 2014. « Marine Le Pen est venue à la phase de conclusion, oui, pour voir où on mettait les pieds », confirme à Mediapart l'un de ses conseillers. Lors de ce séjour, la présidente du FN aurait pu, d'après deux responsables du parti, rencontrer Vladimir Poutine et enclencher le processus pour que son parti obtienne un crédit.

Les modestes revenus du député Babakov pour l'année 2012 © Douma d'Etat Les modestes revenus du député Babakov pour l'année 2012 © Douma d'Etat

On découvre aujourd’hui que le patriote Alexandre Babakov traîne derrière lui un nombre important de casseroles. Dans sa déclaration de revenus pour l'année 2012 – tout parlementaire russe se doit désormais de fournir ces éléments en raison d'une loi anti-corruption –, il indique avoir gagné un peu plus de 2 millions de roubles (à l’époque 25 000 euros), alors que son épouse Irina a perçu 32 317 roubles (807 euros). Le couple se dit propriétaire en Russie d’un unique appartement de 69,30 m2 et affirme ne pas avoir de voiture.

Mais selon les documents publiés sur le site d’Alexei Navalny, Babakov détient une propriété entourée de plus 11 hectares de terrain, dans la commune de Saint-Léger-en-Yvelines, à 37 kilomètres de Versailles, un petit château estimé aujourd'hui à plus de 11 millions d'euros. Tout est parfaitement documenté et Mediapart a pu compléter le puzzle.

Pour l’acquisition de ce château dont le parc est classé monument historique, une société civile immobilière (SCI) du château de Saint-Léger a été constituée en 1999, et le bien immobilier acquis à l'époque pour 13,35 millions de francs français (2 millions d’euros). Dans ce document que l’on peut consulter ici n’apparaît alors que le nom du fondé de pouvoir de deux sociétés britanniques, un certain Alexandre Garèse. Cet avocat et homme d'affaire spécialiste de la Russie a un profil curieux. Proche de l'oligarque Roman Abramovitch, il se serait fait une spécialité d'aider les riches russes à cacher leur argent comme l'a écrit en 2013 le Welt am Sonntag. Il aurait aussi servi d'homme de paille pour le très controversé milliardaire et gouverneur ukrainien Igor Kolomoïski au sein d'une SCI qui a servi à acheter une villa à Anthy-sur-Léman près de Genève. 

Le château de Saint-Léger, à 37 kilomètres de Versailles © Site Alexei Navalny Le château de Saint-Léger, à 37 kilomètres de Versailles © Site Alexei Navalny

Dix ans plus tard, en avril 2009, Irina Babakova, l’épouse du député, entre en scène. Elle rachète la SCI comme le prouve un acte que l’on peut consulter ici. Dans l’historique des inscriptions modificatives de la SCI du château de Saint-Léger, Mme Babakova apparaît comme associé-gérant, d’abord sous son nom de jeune fille Litvinova (voir ici). Elle est alors domiciliée dans le XVIe arrondissement de Paris, boulevard Suchet, puis, à partir de 2013, au 169 de la rue de l’Université dans le VIIe arrondissement. Les enfants du couple Babakov, Olga, née en 1988, et Mikhaïl, né en 1994, détiennent également des parts dans la SCI, avec la même adresse parisienne.

Or, dans l’extrait d’immatriculation au registre des commerces et sociétés, daté du 25 novembre 2014, que Mediapart s’est procuré, le nom de la femme du député a disparu, remplacé par celui de son fils de 20 ans devenu le seul associé-gérant. Le changement s’est fait en novembre 2013 lors d'une assemblée extraordinaire, et a été enregistré le 17 décembre 2013, quelques jours avant que Navalny ne publie ses informations. 

L'interphone Babakov, 169 rue de l'Université, Paris. L'interphone Babakov, 169 rue de l'Université, Paris.

Sur le site de Navalny, on trouve la photo d’un interphone au nom de Babakov au 169, rue de l’Université. Cet appartement appartiendrait aussi au député, affirme l'opposant, sans toutefois fournir de preuves. Dans les pages jaunes, on tombe sur Irina Babakova à cette même adresse. Mediapart a laissé un message sur son répondeur. Depuis avril 2013, une loi russe interdit aux hauts fonctionnaires, députés et sénateurs de détenir des comptes en banque ou des titres à l’étranger. Si les biens immobiliers ne sont pas concernés, les parlementaires doivent cependant les mentionner dans la fameuse auto-déclaration. Ce qui n'a manifestement pas été le cas pour le député apporteur de prêts pour le FN.  

En décembre 2013, Alexandre Babakov avait très maladroitement démenti. Il n’était pas alors sous les feux de la rampe. « Eh bien, ce n’est pas vrai, que dire... Que dire... Je n’ai pas encore lu ce qu’il (Navalny) a écrit. Et s’il existe des preuves, il n’a qu’à les fournir. Nous savons que ce genre de personnes vivent de spéculations », déclarait-il, interrogé par TV Dojd (voir ici). L’affaire n’avait entraîné aucune vérification de la part de la justice russe, et aucune plainte en diffamation n’avait été déposée. Tout était rapidement tombé dans l’oubli. 

L’affaire resurgit aujourd’hui tel un boomerang, comme n’a pas manqué de le relever Navalny dimanche 23 novembre, dès la parution de l’enquête de Mediapart. Car, outre les liens de Babakov avec la France, d’autres éléments troublants apparaissent. Le député russe a aussi des intérêts en Tchéquie. La presse tchèque a révélé qu’il avait été le co-fondateur en 1997 d’une société baptisée Albion CZ liquidée en juin 2014. Cette coquille vide n’a jamais eu aucune activité et n’a jamais rempli aucune déclaration fiscale. « Personnellement, je suis d’avis (c’est mon opinion car il n’y a pas de preuves) que derrière la First Czech Russian Bank (FCRB) qui a donné un crédit au parti de Le Pen se cache aussi Babakov », écrit Navalny.

À cela s’ajoutent les juteuses et troubles affaires du parlementaire russe en Ukraine. Dans la presse ukrainienne, il est de notoriété publique que Babakov est l’un des actionnaires de VS Energy International, un groupe actif dans l’énergie et le business hôtelier. Selon Forbes, le groupe contrôle une vingtaine d’hôtels et de centres commerciaux et pour la seule année 2011, les bénéfices engrangés se chiffrent à 28 millions de dollars. En 2013, le journal Focus a classé Babakov à la 48e place des 200 plus riches d’Ukraine, avec une fortune évaluée à 350 millions de dollars. Mais là encore, ces informations ne sont, semble-t-il, pas arrivées jusqu'aux autorités russes. Et n'ont nullement effarouché le parti de Marine Le Pen. 

« Je savais qu'il avait des moyens, mais je ne m'intéresse pas à sa fortune. C'est quelqu'un avec qui je partage une vision », a réagi de son côté Jean-Luc Schaffhauser, joint par Mediapart mercredi.

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