Russie: le scénario sans surprise d’une élection verrouillée

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La commission électorale russe a statué le 25 décembre sur le sort d’Alexeï Navalny : le principal opposant à Poutine ne pourra pas candidater à la présidentielle prévue en mars. Une décision très révélatrice du système qui gouverne aujourd’hui la Russie.

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« Le gouvernement n’a jamais eu peur et n’a pas peur de qui que ce soit. » Lors de sa conférence annuelle fleuve du 14 décembre dernier, Vladimir Poutine avait affiché ostensiblement le peu de considération qu’il avait pour l’opposition, prenant soin, comme à son habitude, de ne jamais nommer l’adversaire. Alexeï Navalny était pourtant mentionné dans la question posée par Xenia Sobtchak, elle-même candidate à l’élection présidentielle, venue à la conférence de presse en tant que journaliste de la chaîne de télévision indépendante Dojd TV. Elle avait interrogé le président russe sur les nombreux obstacles auxquels les candidats de l’opposition doivent faire face dans leur campagne pour l’élection présidentielle du 18 mars prochain.

Poutine avait balayé la question avec dédain, évoquant pour parler de Navalny une « version russe de Saakachvili » – l’ancien président géorgien qui a participé aux réformes ukrainiennes avant d’entrer en conflit avec le pouvoir à Kiev. « Voulez-vous que de tels Saakachvili déstabilisent votre pays ? Voulez-vous que nous passions d’un Maïdan à l’autre ? Que nous subissions des coups d’État ? (…) Est-ce que nous voulons une réplique de l’Ukraine d’aujourd’hui en Russie ? Non, nous ne le voulons pas et nous ne le permettrons pas. »

Rien de très nouveau, au fond. Depuis le soulèvement du Maïdan, pendant l’hiver 2013-2014, le discours du Kremlin s’appuie sur la déstabilisation de l’Ukraine voisine pour défendre son autoritarisme, seul à même selon lui de tenir l’unité de la Russie. Parler d’un adversaire sans le nommer, tout en minimisant sa capacité d’action, est là aussi du pur style poutinien. Après l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa (2006) comme après celui de l’opposant Boris Nemtsov (2014), Vladimir Poutine avait décrété que ces personnes ne représentaient pour lui aucune menace et étaient d’une influence « insignifiante ».

L'intervention d'Alexeï Navalny, le 25 décembre, devant la commission électorale © Meduza

Le refus de la commission électorale russe, ce lundi 25 décembre, de laisser Alexeï Navalny se présenter à l’élection présidentielle en raison d’une condamnation à de la prison avec sursis montre combien, a contrario de ce discours, le Kremlin est en réalité préoccupé par son opposition : Alexeï Navalny, par les affaires de corruption qu’il a révélées et par le monde qu’il a réussi à fédérer autour de lui à travers une campagne menée dans tout le pays depuis des mois, est inquiétant pour le pouvoir russe. Lorsque l’opposant annonce, à l’issue du verdict, un appel au boycott de l’élection présidentielle, le Kremlin réagit d’ailleurs aussitôt, comme pour enfoncer le clou : ce mardi matin, son porte-parole Dmitri Peskov a déclaré qu'il lui semblait nécessaire d'étudier la légalité de cet appel lancé hier par Navalny.

Lundi, Alexeï Navalny avait en effet lancé, pendant son audience, à la présidente de la commission électorale : « Vous allez légiférer contre les 16 000 personnes qui m’ont désigné candidat. Et contre les 200 000 bénévoles qui ont passé un an à travailler sur cette campagne. Et contre les millions de gens qui ont passé l’année dernière à exiger de vous une seule chose : “Laissez Navalny participer à l’élection.” Il ne s’agit pas ici de Navalny, mais du fait que nous avons besoin d’un candidat qui va enfin parler franchement de ce qui se passe dans ce pays – quelqu’un qui va enfin décrire notre réalité, notre manque d’opportunités, notre pauvreté, etc. J’ai fait tout cela, et c’est précisément pour ça que vous ne voulez pas me laisser concourir dans cette élection. Je vous demande de prendre la bonne décision. Si vous ne le faites pas, je vous assure qu’un nombre énorme de gens n’iront pas voter. Nous allons boycotter activement, et en protestant, cette élection. » (Retrouver, sur le site indépendant Meduza, une traduction en anglais de l’intervention d’Alexeï Navalny devant la commission.)

Alexeï Navalny, avocat et blogueur de 41 ans, a commencé à émerger sur la scène politique russe en 2011. Il qualifie alors Russie unie, la formation de Poutine, de « Parti des voleurs et des escrocs » et crée la Fondation anticorruption (FBK) pour enquêter sur les avoirs des élites à la tête du pays. Dès 2013, il réussit à s’imposer face au pouvoir dans les élections municipales à Moscou, faisant un score loin d’être confidentiel (il avait recueilli officiellement 30 % des suffrages, mais il avait contesté ce résultat, le jugeant sous-évalué).

Les dernières révélations de Navalny et son équipe, sur le « manoir caché » de Vladimir Poutine © FBK

Depuis, il n’a cessé d’être poursuivi et condamné par la justice russe, tout en continuant à gagner en popularité grâce à la révélation de plusieurs affaires gênantes pour le pouvoir. Dernière en date : celle portant sur l’existence d’un « manoir secret », dans le grand Nord russe, dont jouirait le président russe par le biais d’un montage de sociétés amies. Un terrain de 50 hectares étroitement surveillé, sur lequel avait déjà enquêté Dojd TV mais au sujet duquel Navalny, avec sa fondation, apporte de nouveaux éléments. Sa vidéo, diffusée le 31 août dernier sur YouTube, a fait depuis plus de quatre millions de vues.

Plus tôt en 2017, c’est sur l’immense fortune de Dmitri Medvedev qu’il travaille avec son équipe. La diffusion d’un clip, visionné depuis plus de 25 millions de fois, conduit à la chute du premier ministre dans les sondages et à deux salves de manifestations d’ampleur inédite à travers le pays. Sans parler des nombreux autres films et rapports accablants sur les dirigeants russes produits par la Fondation anticorruption depuis sa création… Navalny n’a nul besoin des médias traditionnels pour relayer ses informations. Son compte Twitter est suivi par 2,21 millions de personnes.

Xenia Sobtchak, l’autre candidate apparue ces dernières semaines, qui pourrait canaliser une partie du vote Navalny, est beaucoup plus inoffensive pour le clan Poutine. Certes, elle porte un regard critique sur le pays. Mais en raison de liens familiaux avec le président, elle ne s’en prendra jamais à Vladimir Poutine lui-même. En outre, sa nouveauté dans le paysage politique et son manque d’ancrage en région font que sa candidature a beaucoup moins d’envergure que celle de Navalny. Quant aux autres candidats, ils sont assurés de perdre, comme à chaque scrutin depuis le début de l’ère Poutine.

La décision de la commission électorale russe vient donc confirmer qu’il n’y a pas de surprise à attendre de cette élection. Mais elle laisse, parallèlement, une inconnue magistrale : quid de l’après-élection ? La stratégie de l’élimination systématique, jusque dans les rangs de son propre camp, donne à voir un Vladimir Poutine bien seul aujourd’hui. Que peut-il se passer à l’issue de ce quatrième mandat tout tracé ? Va-t-il créer un nouveau Medvedev afin de continuer à diriger en sous-main le pays – la Constitution russe l’empêchant de briguer un cinquième mandat ?

Jusqu’à présent, aucun dauphin n’émerge dans l’entourage du président, tandis que la Russie, durant ce troisième mandat poutinien, a opéré un retour en force sur la scène internationale. Annexion de la Crimée, conflit dans l’est de l’Ukraine, guerre en Syrie… Moscou est redevenu un acteur géostratégique majeur, et imprévisible. À vouloir forcer une stabilité factice en interne, le dirigeant russe ne fait qu’ajouter de l’instabilité au niveau mondial – tout en repoussant la secousse que provoquera sa succession.

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