Les dirigeants européens pataugent dans l'après-Brexit

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Les chefs d'État et de gouvernement européens ont rendez-vous mardi et mercredi à Bruxelles avec un double agenda : discuter du calendrier et des modalités du Brexit, et avancer des propositions pour relancer le projet européen. Mais, à l'image de la France et de l'Allemagne, ils sont loin d'être d'accord et semblent naviguer à vue.

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Négocier le Brexit et relancer l’Europe. De préférence en rangs serrés. C’est le double défi des chefs d’État et de gouvernement européens depuis le coup de semonce britannique. Mais les Vingt-Sept semblent naviguer en plein brouillard avant le Conseil européen prévu mardi et mercredi à Bruxelles, sur fond de désaccords franco-allemands.

Lundi, la chancelière allemande Angela Merkel avait convié à Berlin le président français François Hollande et le premier ministre italien Matteo Renzi pour aplanir leurs divergences. Dans une déclaration commune, les trois dirigeants se disent convaincus qu’il « n’y a pas de temps à perdre » et qu’il faut relancer l’Union européenne (UE) dans trois domaines : la sécurité, la croissance et la jeunesse. Ils évoquent également l'harmonisation fiscale et sociale dans la zone euro. Une position de principe qui n’a rien de nouveau et qui n’est pas (encore) alimentée par des propositions concrètes.

Merkel, Hollande et Renzi veulent proposer mardi au Conseil européen de « lancer un processus, selon un calendrier strict et un ensemble précis d'engagements, afin de répondre aux défis présentés par le résultat du référendum britannique et de développer des solutions concrètes pour un bon avenir aux Européens au sein de l'Union européenne », écrivent-ils encore (voir en intégralité sous l’onglet Prolonger).

« Rien n'est pire que l'incertitude, a expliqué François Hollande depuis Berlin. L’incertitude génère des comportements politiques souvent irrationnels. L’incertitude génère aussi des comportements financiers qui peuvent être également irrationnels. »

Mais les dirigeants européens donnent, depuis vendredi et le résultat du référendum britannique, le sentiment d’une relative impréparation, voire d’être saisis par un vent de panique. En témoignent leurs déclarations contradictoires sur le calendrier du Brexit, qu’ils ne maîtrisent absolument pas. « Personne ne semble avoir préparé le scénario d’une victoire du “Leave”. Ils s’étaient manifestement imaginé un résultat inverse. Et ils semblent tous en vouloir à Cameron », juge un bon connaisseur des arcanes bruxellois.

Le premier ministre démissionnaire David Cameron l’a rappelé lundi à la Chambre des communes. « Le gouvernement britannique n'invoquera par l'article 50 pour le moment. […] Telle est notre décision souveraine, et il incombe à la Grande-Bretagne, et à elle seule, de la prendre », a-t-il répété. L’article 50, c’est cette disposition du traité de Lisbonne qui encadre la sortie d’un État membre de l’Union : il prévoit que ce soit le pays qui notifie auprès des institutions européennes sa volonté de partir. Or Cameron, qui a fait campagne pour le maintien du Royaume-Uni dans l’UE, refuse d’être le premier ministre qui enclenche le processus et renvoie vers son successeur.

Sauf que celui-ci ne sera pas nommé avant septembre – d’ici le 2 septembre au plus tard, a promis lundi le parti de Cameron. Parallèlement, ses camarades conservateurs, favorables au Brexit et logiquement appelés à le remplacer au 10, Downing Street, se sont faits très discrets ces derniers jours, au point d’alimenter les spéculations sur leur réelle volonté de sortir de l’UE (lire notre article). L’ancien maire de Londres Boris Johnson a même jugé qu’il « n’y avait actuellement nul besoin de se hâter. […] Il n'y a aucune raison de se précipiter à invoquer l'article 50 ». Lundi, dans une tribune publiée par The Telegraph, il a souligné « à quel point la Grande-Bretagne fait partie de l’Europe, et en fera toujours partie ». « Le seul changement – et il ne viendra pas dans la précipitation – est que le Royaume-Uni se sortira de l’incroyable système législatif européen », a-t-il expliqué, sans donner de calendrier.

Il est aussi question, de l’autre côté de la Manche, d’éventuelles élections anticipées qui repousseraient encore la notification britannique, et de la pression que peuvent exercer l’Irlande du Nord et surtout l’Écosse, dont les citoyens ont majoritairement voté pour le maintien dans l’Union.

Ce calendrier agace une partie des chancelleries européennes, de la Belgique à l’Italie en passant par la France. Tout comme le Parlement européen, qui va voter mardi une résolution en ce sens (à lire ici). Ceux-là sont convaincus que les négociations doivent commencer au plus vite, pour éviter toute panique sur les marchés financiers et tout risque de contagion à d’autres pays. En Slovaquie, le parti du peuple (extrême droite) a lancé une pétition en faveur d'un référendum semblable à celui organisé en Grande-Bretagne.

« Attendre jusqu’en octobre pour négocier les termes du départ [du Royaume-Uni] n’a pas de sens », a déclaré le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. « L’urgence, c’est le respect de l’article 50. Il n’y a aucune raison de jouer au chat et à la souris », a également indiqué samedi le ministre français des affaires étrangères Jean-Marc Ayrault.

« Il en va des intérêts des Britanniques comme des Européens à ce qu’on ne laisse pas une période d’incertitude qui aura des conséquences financières, qui peut avoir des conséquences économiques et qui peut avoir des conséquences politiques », a-t-il souligné. Ayrault est même allé jusqu’à évoquer la nomination d’un nouveau premier ministre dans « quelques jours », avant de se raviser – les procédures constitutionnelles du Royaume-Uni imposant un délai de plusieurs semaines. François Hollande ira mardi à Bruxelles en disant : « “Il faut agir vite, il faut agir fort, et pas juste en paroles” », a promis le ministre des finances Michel Sapin.

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