6 octobre 1934: cette si brève indépendance catalane

Par

Le 6 octobre 1934, le président catalan Lluís Companys proclame l’existence d’un État catalan coupé de l’Espagne. Une histoire qui a marqué les esprits indépendantistes en Catalogne.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

C’était un jour d’octobre particulièrement doux, même pour Barcelone. Vers 20 heures, sur la place Sant Jaume, une foule se masse devant le palais de la Generalitat, le gouvernement catalan. Le président de ce dernier, Lluís Companys, s’avance sur le célèbre balcon qui trône au-dessus de l’entrée du bâtiment. Ses mots résonnent : « La Catalogne lève aujourd’hui son drapeau et appelle chacun à l’accomplissement de son devoir et à l’obéissance absolue au gouvernement de la Generalitat qui, à partir de ce moment, rompt toute relation avec les institutions faussées », comprenez celles de l’Espagne.

Et le président catalan de poursuivre : « En cette heure solennelle, au nom du peuple et du Parlement, le gouvernement que je préside assume l’intégralité du pouvoir en Catalogne et proclame l’État catalan dans la République fédérale espagnole. » Cette république fédérale restant alors à construire, ce 6 octobre 1934, Lluís Companys vient de proclamer l’indépendance de fait de la Catalogne, qui est détachée du reste de l’Espagne.

Lluís Companys proclame l'État catalan en 1934 © DR Lluís Companys proclame l'État catalan en 1934 © DR

Soixante-treize ans plus tard, au cours d’un autre mois d’octobre très doux, un autre président de la Generalitat, Carles Puigdemont, a suspendu provisoirement la proclamation de la « République catalane ». Et malgré ces sept décennies d’écart, la figure de Lluís Companys – réfugié en France après la guerre civile, livré aux franquistes par les Allemands et fusillé en 1940 – reste omniprésente dans les esprits.

Quelques heures avant le discours que l’actuel président catalan a prononcé le 10 octobre, Pablo Casado, le porte-parole du parti populaire (PP) de Mariano Rajoy, a menacé Carles Puigdemont de subir le même sort que Companys, précisant ensuite qu’il évoquait 1934 et non pas 1940. Quelques jours plus tard, le 15 octobre, Carles Puigdemont a rendu un hommage appuyé à Lluís Companys, précisant qu’il fut victime de « l’ordre et de la légalité établies ».

La proclamation du 6 octobre 1934 présente, dans un contexte très différent de celui d’aujourd’hui, des ressemblances étonnantes, qui sont encore renforcées par la persistance du souvenir dans les mémoires catalanes. Même si cette proclamation d’indépendance n’est que partielle, dans le cadre de la « République fédérale espagnole » et, même si elle est la troisième de l’histoire de la Catalogne après celles de 1640 et de 1931, elle reste une date marquante pour les indépendantistes d’aujourd’hui.

Comment en est-on arrivé à cette indépendance, au soir du 6 octobre 1934 ? À cette date, le nationalisme catalan est relativement jeune. Il est né dans les années 1880 et s’est greffé sur le mouvement fédéraliste du politicien catalan Francesc Pi i Margall, brièvement président de la première République espagnole, entre juin et juillet 1873. Politiquement, il a émergé dans les années 1900 et a obtenu en 1914 la création d’une structure régionale, la Mancomunitat. Celle-ci est abolie par la dictature de Diego Primo de Rivera, soutenue par le roi Alphonse XIII, en 1923. La répression du catalanisme par ce dernier développe les courants républicains et de gauche du nationalisme catalan et débouche, en mars 1931, après la chute du dictateur, sur la création de la Esquerra republicana de Catalunya (ERC), la gauche républicaine de Catalogne.

Affiche électorale de l'ERC avec Lluís Companys © DR Affiche électorale de l'ERC avec Lluís Companys © DR

L’ERC comporte plusieurs courants, mais est dominée par les indépendantistes d’Estat Català, fondé par son président Francesc Macià. Avant les élections municipales d’avril 1933, ce dernier signe avec les républicains espagnols le pacte de Saint-Sébastien, afin de constituer un front antimonarchique. Une stratégie qui se traduit par une large victoire républicaine, le 12 avril 1931. Deux jours plus tard, Alphonse XIII abdique et Francesc Macià proclame la « République catalane dans la fédération des États ibériques », dont il devient président. Cette proclamation d’indépendance est d’abord un mouvement stratégique, destiné à arracher aux républicains espagnols un statut d’autonomie large pour la Catalogne. La tactique se révèle payante. Pour éviter l’indépendance, le gouvernement provisoire de Madrid accorde le rétablissement de la Generalitat, institution supprimée en 1714 après la chute de Barcelone aux mains des Bourbons. Un statut d’autonomie large est accordé, non sans mal, par les Cortes espagnols en 1932. Mais la question catalane n’est pas close. La gauche et le centre-gauche, au pouvoir à Madrid, voient leur étoile rapidement pâlir. La droite cléricale et nationaliste redresse la tête et s’unit au sein de la Confédération espagnole des droites autonomes (CEDA), profitant précisément du mécontentement causé par les autonomies basque et catalane, de l’influence de l’Église et de la crise économique, qui frappe le pays dans le sillage du krach boursier de 1929 et de la crise bancaire britannique de 1931. Cette crise renforce par ailleurs les tensions sociales et l’influence du syndicalisme anarchiste de la CNT, particulièrement forte en Andalousie et en Catalogne.

En septembre 1933, la droite et le centre remportent les élections aux Cortes, dans un contexte de forte abstention (33 % de l’électorat). Dans un premier temps, le centre radical laïc tente de former un gouvernement avec le soutien sans participation de la CEDA. Mais les tensions avec la Catalogne s’enveniment rapidement, alors que Lluís Companys a remplacé Francesc Macià, décédé en décembre 1933, à la tête de la Generalitat et a été confirmé en janvier 1934 par la victoire de l’ERC aux élections catalanes. La Catalogne et l’Espagne font alors des choix politiques divergents. Dans un contexte de tensions sociales et de pression de la CNT, la Generalitat fait adopter par le Parlement catalan, en avril 1934, une loi sur les contrats agricoles qui favorise les journaliers au détriment des propriétaires.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous