La demi-heure où l’Espagne a basculé dans l’inconnu

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Tout s’est joué vendredi en trente minutes : le Parlement catalan a déclaré l’indépendance, et le Sénat espagnol a placé la Catalogne sous tutelle. Dans la soirée, Madrid a convoqué des élections anticipées pour le 21 décembre. L’engrenage plonge la cinquième économie européenne dans l’inconnu.

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Il est presque 15 h 30 à Barcelone et les députés présents au Parlement se lèvent pour chanter « Els Segadors », l’hymne officiel de la Catalogne, ce chant interdit sous le franquisme et qui accompagne les manifestations monstres des indépendantistes lors de la fête nationale, la Diada, chaque 11 septembre. Il n’y a pas un sourire dans les rangs. L’ambiance est lourde. Tous ont l’air très sérieux, certains semblent épuisés. Ils viennent d’accomplir un geste sans précédent dans l’histoire de la démocratie espagnole, depuis la mort de Franco en 1975.

Dans des circonstances plus que contestées, ils ont déclaré l’indépendance de leur « pays ». Au premier rang de l’hémicycle figure Carles Puidgemont, le chef de l’exécutif, qui n’a pas pris la parole durant cette séance historique, Oriol Junqueras, son allié de la gauche républicaine (ERC), et Raul Romeva, le « ministre des affaires étrangères » de la Catalogne (un ancien écologiste, déjà interviewé ici sur Mediapart). Au balcon, tout en haut de la salle, on reconnaît le conservateur Artur Mas, le prédécesseur de Puigdemont à la tête de la région (de 2010 à 2016), qui est aussi le principal artisan du virage de la droite nationaliste catalane, vers l’indépendance à tout prix.

Quelques minutes plus tôt, la présidente du Parlement régional, Carme Forcadell, avait annoncé le décompte des bulletins déposés dans l’urne : 70 députés ont validé la déclaration d’indépendance (contre 72 élus indépendantistes, en théorie), dix s’y sont opposés, et deux ont voté blanc. Les 53 autres n'ont pas participé au vote. Sans surprise, la plateforme « Ensemble pour le “oui” » (Junts pel Si) a bénéficié du soutien d’un petit parti de la gauche anticapitaliste, la CUP. Minoritaires, les députés des principaux partis d’opposition avaient choisi de quitter l’hémicycle en amont du vote (les conservateurs du PP, les libéraux de Ciudadanos, ou encore les socialistes du PSOE). Sur certains bancs laissés vides, des députés conservateurs ont disposé des drapeaux de l’Espagne, en signe de protestation.

Le vote de la « déclaration unilatérale d'indépendance » à Barcelone vendredi.

Le vote s’est déroulé à bulletin secret. Le PP l’avait demandé, persuadé que cela permettrait à certains élus de la plateforme indépendantiste d’oser voter blanc. La CUP en avait aussi fait la demande, pour une autre raison : il s’agissait de permettre à des députés alliés à Podemos de voter à l'encontre de la ligne officielle de leur formation, c'est-à-dire pour l’indépendance. Mais ce scrutin à bulletin secret permet surtout aux députés indépendantistes de se protéger d’éventuelles représailles judiciaires dans les mois à venir, si l’affaire tourne mal.

Le texte adopté par le Parlament [à lire ici] reprend celui qui avait été présenté lors de la séance mouvementée du 10 octobre, lorsque Puigdemont avait annoncé, avant de la suspendre quelques secondes plus tard, l’indépendance de la Catalogne. Cette résolution annonce la constitution d’une « république catalane, en tant qu’État indépendant et souverain, de droit démocratique et social ». Dans une déclaration parallèle, les indépendantistes ont formellement lancé « un processus constituant ». Cette dynamique – déjà définie dans une loi « sur la période de transition », adoptée dès septembre par le même Parlament – prévoit de convoquer, « dans les six mois », des « élections constituantes », pour rédiger la Constitution du nouvel État. En milieu d'après-midi, des Catalans se rassemblaient pour fêter cette déclaration d'indépendance, à l'extérieur des bâtiments de la Generalitat, l'exécutif régional, place Sant-Jaume.

« Je demande aux Espagnols de rester calmes. L’État de droit restaurera la légalité en Catalogne », n’a pas tardé à réagir le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy. La logique de blocs, entre Madrid et Barcelone, semble plus que jamais en place. Le fameux « choc de trains » prédit par la presse espagnole depuis des mois semble avoir finalement eu lieu ce vendredi. Jusqu’au bout, les appels au dialogue (du côté de Podemos comme du PSOE) sont restés inaudibles. Dès lundi, le parquet espagnol pourrait engager des actions judiciaires contre le gouvernement catalan, accusé de « rébellion » à la Constitution espagnole, et Puigdemont pourrait être arrêté.

Au moment où l’assemblée catalane précipitait vendredi l’indépendance de ce territoire de 7,5 millions d’habitants, le Sénat espagnol, réuni à Madrid, décidait quant à lui de l’application de l’article 155 de la Constitution espagnole, qui place la Catalogne sous tutelle du gouvernement madrilène. Du jamais vu, là encore, depuis le retour de la démocratie. La synchronisation des deux votes, dans la même demi-heure, a encore renforcé la dimension spectaculaire du bras de fer.

À la chambre haute espagnole, où le PP dispose d’une large majorité, le vote s’est déroulé comme attendu : 214 sénateurs ont voté pour l’article 155 (PP, PSOE et Ciudadanos, en particulier) et 47 contre. Un élu s’est abstenu. C’est la poursuite du pire des engrenages, que certains journalistes résument d'une formule cryptée : « DUI contre 155 » (soit : une déclaration unilatérale d’indépendance à Barcelone, face au déclenchement de l’article 155 par le Sénat, qui place sous tutelle la Catalogne). À gauche, les premières réactions à ce séisme politique sont variées. « Ils ont emprunté une voie sans issue », a jugé le chef du PSOE, Pedro Sánchez, qui soutient Rajoy sur l'article 155 : « L'État de droit s'imposera. »

« Cette déclaration d’indépendance est illégitime, et favorise la stratégie du PP », estime de son côté le patron de Podemos, Pablo Iglesias, qui continue de défendre la tenue d'un référendum sur l'indépendance « avec des garanties » comme seule solution à la crise (voir le tweet ci-dessous). Quant à la maire de Barcelone, Ada Colau, à la tête d'une plateforme alliée à Podemos, elle a réagi sur Facebook : « Pas en mon nom : ni DUI, ni 155 ». Elle s'est en particulier indignée, avec des mots très durs, de l'adoption de l'article 155 au Sénat par le PP, qu'elle juge le premier responsable de l'impasse politique en cours : « Ceux qui ont été incapables de proposer une solution, incapables d'écouter et de gouverner pour tous, se livrent aujourd'hui à un coup contre la démocratie, en supprimant le gouvernement catalan. »

Après le vote au Sénat, un conseil des ministres extraordinaire s’est tenu vendredi en fin de journée, à Madrid, pour prendre les premières mesures en réaction à l'indépendance catalane. Comme le laissait penser son discours, très musclé, devant les sénateurs vendredi matin, Rajoy a choisi de faire un usage maximaliste de l’article 155 en annonçant la destitution de l'exécutif autonome de Catalogne, la dissolution du Parlement régional et la tenue d'élections anticipées le 21 décembre. « Nous pensons qu'il est urgent d'entendre les citoyens catalans, tous les citoyens, de sorte qu'ils puissent décider leur avenir, et nul ne peut agir en leur nom en dehors de la loi », a-t-il déclaré pour justifier la tenue d'élections. 

Démis de ses fonctions, l’exécutif de Puigdemont pourrait être remplacé par un groupe de techniciens et de fonctionnaires censés gérer les affaires courantes. La direction des Mossos, les forces de l’ordre catalane, sera elle aussi être remplacée. Mais les inconnues sont légion sur la capacité de Rajoy à véritablement mettre en place cet article, au-delà des effets d’annonce. La réaction des quelque 200 000 fonctionnaires catalans, qui vont d’un coup changer de tutelle, sera décisive.

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