Libertés publiques

Extradition d’Assange : les États-Unis tentent d’amadouer les juges

En ouverture mercredi, à Londres, du procès en appel du fondateur de « WikiLeaks », sous la menace d'une extradition vers les États-Unis, le département de la justice américain a présenté une séries d’« assurances ». En cas de condamnation outre-Atlantique, Julian Assange pourrait demander à effectuer sa peine en Australie, son pays d’origine.

Jérôme Hourdeaux

27 octobre 2021 à 20h34

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Le département de la justice américain a tenté, mercredi, de rassurer les juges britanniques quant au traitement qui serait réservé à Julian Assange s’ils acceptaient d’autoriser son extradition vers les États-Unis, pour y être jugé pour avoir diffusé les milliers de documents fournis par Chelsea Manning (détaillant les exactions de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan).

Cette première des deux journées d’audience du procès en appel en vue de l’extradition du fondateur de WikiLeaks, auxquelles Mediapart assiste par visioconférence, a été quasiment entièrement consacrée à l’accusation, la seconde étant réservée à la défense.

Elle a également été marquée par l’apparition à plusieurs reprises de Julian Assange qui assistait à l’audience à distance depuis une pièce de la prison de Belmarsh, où il est incarcéré. Le journaliste est apparu les cheveux longs, barbu, visiblement fatigué et amaigri par rapport à sa dernière apparition lors de l’audience précédente, au mois d’octobre 2020.

Dans l’enceinte de la Haute Cour de justice de Londres, durant plus de quatre heures, le représentant de la justice américaine, le procureur James Lewis, a assuré aux deux juges chargés du procès en appel qu’il avait apporté de « nouvelles preuves ». « Les éléments sur lesquels s’était basée la juge ont complètement changé », a-t-il notamment affirmé.

Des manifestants devant la Haute Cour de justice à Londres, le mercredi 27 octobre 2021. © JUSTIN TALLIS / AFP

En première instance, la juge Vanessa Baraitser avait rejeté, le 4 janvier dernier, la demande d’extradition, mais au seul motif des risques pour la santé mentale de Julian Assange. La magistrate avait en effet rejeté les arguments de la défense visant à démonter les accusations américaines et à reconnaître les aspects politiques des poursuites engagées par le département de la justice.

Elle s’était en revanche montrée sensible aux multiples experts qui, durant quatre semaines d’audiences, étaient venus témoigner à la fois de la dégradation de l’état de santé mentale de Julian Assange et des mesures drastiques auxquelles il serait soumis une fois incarcéré aux États-Unis. Plusieurs juristes et avocats avaient détaillé le traitement systématique réservé aux personnes détenues pour des motifs liés à la sécurité nationale.

Dans l’attente de leur procès, elles sont envoyées dans le centre de détention d’Alexandria puis, après leur condamnation, dans l’« ADX », la prison de très haute sécurité de Florence, dans le Colorado. Ces deux établissements ont la particularité de disposer de quartiers ultra-sécurisés et d’une organisation dédiée.

Julian Assange y ferait l’objet de « mesures administratives spéciales » (« SAM », selon l’acronyme anglais) particulièrement sévères. Dans ces quartiers, les prisonniers sont tenus à l’isolement le plus strict, ont l’interdiction de parler à leurs codétenus et n’ont qu’un accès limité aux visites ou au téléphone.

Plusieurs experts psychiatriques étaient également venus confirmer la dégradation de l’état de santé mentale de l’ex-rédacteur en chef de WikiLeaks et des idées suicidaires dont il pouvait être victime.

Vanessa Baraitser avait admis que les conditions de détention qui l’attendent sur le sol américain risquaient d’avoir « un impact délétère sur la santé mentale de M. Assange ». « La condition mentale de Julian Assange est telle qu’il serait abusif de l’extrader vers les États-Unis », avait-elle déclaré en rendant son jugement.

Pour répondre à ces critiques, le département de la justice américain a listé, dans ses arguments transmis à la cour en amont du procès en appel, une liste de quatre « assurances ». Tout d’abord, « les États-Unis n’imposeront pas de mesures administratives spéciales (SAMs) sur M. Assange, avant son jugement ou après sa condamnation ». Le document précise toutefois que cette promesse est « sujette à condition ». Il n’est pas question de donner à Julian Assange « un chèque en blanc pour faire tout ce qu’il veut », a justifié durant l’audience James Lewis.

Ensuite, s’il est reconnu coupable à l’issue de son procès, le fondateur de WikiLeaks pourra déposer une demande « de transfert de prisonnier vers l’Australie », son pays d’origine, « où purger sa peine ». « Les États-Unis acceptent, par la présente, de consentir au transfert », s’engage le département de la justice. Troisième « assurance », « les États-Unis s’engagent » à ce qu’en cas d’extradition, Julian Assange reçoive « tout traitement clinique ou psychologique » qui pourrait être nécessaire. Enfin, le gouvernement américain promet qu’il ne serait pas détenu dans la fameuse prison de haute sécurité (ADX) de Florence dans le Colorado.

Devant les magistrats d’appel, James Lewis a rejeté tout risque que le gouvernement américain trahisse ses promesses en assurant que celles-ci étant « contraignantes », elles seraient respectées par l’administration pénitentiaire.

James Lewis a ensuite passé une bonne partie de cette première journée d’audience à tenter de démonter les rapports d’experts ayant attesté, en première instance, de la détérioration de la santé mentale de Julian Assange, et notamment celui établi par le psychiatre Michael Kopelman.

Au mois d’août, le gouvernement américain avait en effet obtenu de la justice britannique une extension du champ de son appel afin d’y inclure la fiabilité de cet expert. L’accusation lui reproche d’avoir « dissimulé » dans ses rapports le fait que Julian Assange avait commencé une relation avec son avocate Stella Moris avec laquelle il a eu deux enfants. Ainsi, Michael Kopelman aurait « trompé » la juge de première instance.

Prenant appui sur cette omission, James Lewis a remis en cause l’ensemble des éléments relatifs à la santé de Julian Assange. Il a notamment pointé que le fondateur de WikiLeaks était « un lecteur avide du British Medical Journal », preuve qu’il serait capable de « feindre ou exagérer » son état.

Le représentant de l’accusation a également remis en cause les pensées suicidaires de Julian Assange, pourtant attestées en première instance, en se lançant dans une longue et fastidieuse relecture du contre-interrogatoire de Michael Kopelman. « Il n’est pas possible de prévoir le risque de suicide », a encore affirmé James Lewis. Le procureur s’est également inquiété que, désormais, les personnes visées par une demande d’extradition n’utilisent les tendances suicidaires comme « un joker » leur permettant d’échapper aux poursuites.

En fin d’audience, l’avocat de Julian Assange, Edward Fitzgerald, a disposé d’une demi-heure pour répondre aux arguments de l’accusation. Concernant la remise en cause de l’intégrité de Michael Kopelman, il a expliqué que la relation entre Julian Assange et Stella Moris était demeurée secrète afin de préserver la vie privée du couple. Il s’agissait d’une décision « humaine naturelle », a-t-il plaidé.

Edward Fitzgerald a par ailleurs contesté l’interprétation faite par l’accusation des dépositions des experts psychiatriques. « Je me demande si mon estimé confrère a lu le même jugement que moi », a-t-il ironisé. Concernant les « assurances » offertes par la justice américaine, l’avocat a estimé qu’elles « arrivaient très tard » et qu’il n’y avait « aucune raison pour qu’elles soient acceptées » par la cour.

Lors de la seconde journée d’audience, jeudi, la défense disposera à son tour de plusieurs heures pour faire valoir ses arguments. La décision finale des juges, elle, ne sera connue que dans plusieurs semaines.

La justice américaine souhaite juger Julian Assange pour son rôle en tant que rédacteur en chef de WikiLeaks dans la diffusion de plusieurs séries de documents classés secrets, dont ceux fournis en 2010 par Chelsea Manning et détaillant les exactions de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan. Visé par dix-huit charges, dont des violations de l’Espionage Act, il risque 175 années de prison.

Jérôme Hourdeaux


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