Les mégafeux, une catastrophe mondiale et totale

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Pour la philosophe Joëlle Zask, les incendies monstrueux qui ravagent les forêts du monde, sur tous les continents et même au Groenland, sont des catastrophes d'une violence inédite qui remettent en cause l’idéologie de la maîtrise de « la nature ».

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La destruction en cours de pans entiers de la forêt amazonienne par des incendies géants porte une grave atteinte à un trésor de la vie terrestre. L’Amazonie est la plus grande forêt tropicale, la plus riche réserve de biodiversité, une contributrice majeure au cycle de l’eau et un immense puits de carbone. Pour toutes ces raisons, c’est l’un des plus précieux territoires de la planète face aux dérèglements du climat et aux menaces d’extinction des espèces animales et végétales.

C’est aussi le milieu de vie, le monde culturel et spirituel, ainsi que la mémoire de plusieurs centaines de peuples autochtones, exposés à la violence des politiques extractivistes des gouvernements des États amazoniens. Les menaces contre les Amérindiens atteignent un paroxysme au Brésil depuis l’élection de Jair Bolsonaro (voir les articles de Jean-Mathieu Albertini, notamment celui-ci).

Or la déforestation est l’un des principaux facteurs des feux monstrueux qui ravagent l’écosystème amazonien. La carte des incendies correspond en effet en grande partie aux limites des frontières agricoles, ces fronts forestiers tronçonnés pour y faire place aux élevages de bétail, comme l’explique un article de Science du 26 août.

Mais il serait erroné de ne voir dans ce désastre en cours qu’un problème brésilien. Au contraire : des « mégafeux » apparaissent sur tous les continents depuis plusieurs années. Ils constituent un « fait social total » et remettent en cause les représentations fondatrices des sociétés contemporaines, où beaucoup continuent de croire que les humains peuvent maîtriser « la nature ».

C’est ce que défend la philosophe Joëlle Zask dans un livre paru le 22 août : Quand la forêt brûle (Premier Parallèle). Elle y théorise le pullulement des mégafeux qui ont consumé des milliers d’hectares, tué des centaines de personnes et intoxiqué un nombre inconnu d’autres en Grèce, Australie, Sibérie, Californie, Indonésie, dans le bassin du Congo ou au Groenland, en quelques années à peine.

Image satellite de la Nasa montrant les feux de forêt en cours le 28 août 2019. Image satellite de la Nasa montrant les feux de forêt en cours le 28 août 2019.

À la différence des feux de forêt, dont certains, quand ils sont maîtrisés, peuvent avoir des effets positifs sur les écosystèmes, en détruisant les broussailles et les bois morts qui sinon augmenteraient le risque de feu incontrôlé, les mégafeux sont des catastrophes. Ils constituent « des événements que nos raisonnements binaires, qui en sont à la source, empêchent de prévoir », écrit-elle.

Ces feux « ne sont ni prévisibles, ni progressifs comme le sont l’effet de serre, la radioactivité, la pollution aux particules fines, l’augmentation progressive de la température, la fonte des glaces ou l’élévation du niveau de l’océan ». Ils sont soudains, incommensurables, presque impossibles à éteindre de la main de l’homme, de plus en plus fréquents.

Et surtout, ils se nourrissent de la volonté humaine de maîtriser et utiliser la nature : « L’idéologie d’une maîtrise complète de la nature qui sous-tend l’arraisonnement de la nature et l’idéal de contrôle des feux a pour ultime conséquence des phénomènes incontrôlables, dont les mégafeux sont le symptôme le plus violent et le moins réfutable. La cause est humaine, mais le processus se retourne contre l’homme en général. »

Car l’immense majorité de ces mégafeux sont d’origine humaine, qu’il s’agisse d’incendies criminels, d’imprudences ou des conséquences de l’exploitation des espaces boisés. Ils sont à la fois une conséquence des dérèglements du climat (une forêt plus chaude est aussi plus sèche et plus fragile, et donc plus facilement inflammable) et un accélérateur du réchauffement, en libérant des milliers de tonnes de CO2, ce dioxyde de carbone contenu dans l’organisme des arbres vivants.

La lutte contre les mégafeux alimente un « complexe industriel du feu », un nouveau business de matériel de pointe qui vaut des milliards de dollars, et se développe au rythme de la déforestation et des incendies monstrueux qu’elle cause. Plus qu’un cercle vicieux, c’est une faille systémique, une contradiction insurmontable de notre idéologie utilitariste, qui nous laisse penser que l’argent et les technologies nous permettent de dominer le monde.

Cruel paradoxe, l’idéologie de la guerre contre le feu attise les braises : plus on lutte contre les mégafeux, plus on s’organise pour dompter une nature sauvage, plus on s’enferre dans l’illusion qu’on peut la contrôler. Et plus on s’empêche de s’attaquer aux véritables racines du problème : la réduction de la nature à une ressource que l’on peut exploiter sans risque pour nourrir le bétail, faire pousser le cacao, ou cultiver le bois de construction qui sera consommé sur les marchés étasunien, européen et chinois. « L’industrie forestière et les grands feux forment un couple inséparable, écrit Joëlle Zask. L’appauvrissement de la biodiversité que la première provoque prépare le terrain pour les seconds. »

Remplacement des forêts primaires par des bois de plantation, destruction des milieux ouverts, apparition de « déserts boisés » d’où sont chassées la faune et la flore qui se nourrissaient des essences désormais disparues… Il n’y a pas de résilience ni de résurgence possibles dans un territoire dévasté par un mégafeu.

À Bornéo, en Indonésie, des dizaines d’individus de la tribu très menacée des orangs-outans ont péri dans les grands feux de 2015. Les incendies seraient responsables de la mort de la moitié de cette population de grands singes. En 2017, le Chili a connu le pire désastre forestier de son histoire, en partie à cause des monocultures d’eucalyptus destinées à l’industrie forestière. En Indonésie, les mégafeux provoqués par les multinationales qui déforestaient ont détruit 2,6 millions d’hectares et causé des problèmes de santé chez un demi-million de personnes. Des enfants sont morts d’étouffement. Des aéroports et des écoles ont dû être fermés jusqu’en Thaïlande. Pour certains experts, c’est un crime contre l’humanité, écrit la philosophe.

Joëlle Zask défend l’idée que ces mégafeux sont un fait social total, au sens du sociologue Marcel Mauss, c’est-à-dire « qui met en branle dans certains cas la totalité de la société et de ses institutions ». Elle s’attarde notamment sur la destruction irréversible de paysages qui, loin de n’être que des tableaux à contempler, sont constitutifs de notre rapport sensible, identitaire, émotionnel, historique au monde.

Le terme « megafire » est apparu d'abord en anglais, sous la plume de Jerry Williams, responsable du service américain des forêts, explique la philosophe : « Il met en exergue le fait que les feux de forêt ont acquis un comportement que les spécialistes et les riverains qui en sont victimes n’avaient jamais observé dans le passé. »

S’ils représentent moins de 3 % du nombre total d’occurrences des incendies forestiers, ils sont à l’origine de plus de 90 % des surfaces brûlées. Dans la foulée de la discussion autour de l’anthropocène, faut-il plutôt parler de « capitalocène » (Jason W. Moore), de « plantationcène » (Anna Tsing), de « thanatocène » (Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz), de « chthulucène » (Donna Haraway) ? Joëlle Zask propose de décrire notre époque comme celle d’une « pyrocène », l’ère du feu.

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Le livre de Joëlle Zask a l’immense mérite d’inviter ses lecteur·ice·s à penser la globalité et la matérialité des mégafeux. C’est en ce sens une contribution importante à la compréhension des événements en cours.

Il a le défaut de cette approche : l’autrice utilise des catégories générales – « l’homme », « notre » rapport à la nature… – qui dissolvent les responsabilités historiques des pays riches, de la colonisation, les inégalités économiques entre États riches et pauvres, les rapports de force géopolitiques, le racisme environnemental et systémique contre les peuples des forêts en Amérique du Sud, en Asie, en Afrique.

Les mots « capitalisme » et « productivisme » n’y apparaissent pas. La philosophe défend par ailleurs l’idée d’un « partenariat actif avec la nature », soit la pratique des brûlis, des feux contrôlés, le débroussaillage systématique.

Quelles relations réinventer avec les forêts depuis là où nous vivons ? Cette question est devenue l’une des plus vivantes et combatives des champs littéraire, intellectuel et politique. Elle se retrouve dans de nombreux livres (La Vie secrète des arbres de Peter Wohlleben, Main basse sur nos forêts de Gaspard d’Allens), documentaires (Le Temps des forêts de François-Xavier Drouet), d’œuvres de fiction (L’Arbre-monde de Richard Powers bien sûr, mais aussi le magnifique film Le Chant de la forêt de Renée Nader Messora et João Salaviza) et de mouvements sociaux : contre la mine dite Montagne d’or en Guyane, contre la construction d’une base de loisirs dans la forêt de Romainville, contre le contournement routier de Strasbourg, contre le centre d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo à Bure, sur le plateau de Millevaches, où des collectifs s'opposent à l'exploitation industrielle de la forêt, sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes…

Toutes ces contributions et mobilisations constituent des antidotes radicaux pour sortir du face-à-face politiquement et intellectuellement stérile entre Emmanuel Macron et le président brésilien.

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Cet article a été modifié le 29 août vers 12h20 pour retirer la mention du travail du philosophe Baptiste Morizot, à sa demande, car il ne se reconnaissait pas dans la présentation que j'en faisais.

Joëlle Zask, Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique, Premier Parallèle, 195 p., 17 euros.