Sommet Afrique-UE: il manque une «cohérence d’ensemble»

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À la veille du sommet UE/Afrique, à Abidjan, qui fera partie de la tournée d’Emmanuel Macron, Amnesty International publie ses recommandations. En ligne de mire : le dossier migrations, où l’ONG attend une « cohérence » de la part des Européens. Entretien avec Jean-François Dubost, responsable du programme Protection des populations.

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Sécurité, processus de paix, gouvernance, migration et jeunesse : tels sont les thèmes au programme de ce sommet UE/Afrique qui se tient à Abidjan, en Côte d’Ivoire, ces mercredi et jeudi 29 et 30 novembre. Mais c’est surtout la question migratoire qui va dominer l’agenda. C’est en tout cas l’avis de Jean-François Dubost, responsable du programme Protection des populations à Amnesty International France. Entretien.

Mediapart : Amnesty International publie aujourd’hui une série de recommandations à l'attention des acteurs de ce sommet. Quelles sont vos attentes ?

Jean-François Dubost : Ce sommet se tient dans le contexte du bruit médiatique provoqué par le reportage de CNN diffusé le 14 novembre dernier, qui a révélé l’existence d’un marché aux esclaves en Libye. Il est donc permis d’espérer une réaction forte. Nous attendons à la fois que l'Union européenne soit rappelée à l'ordre dans sa façon d'externaliser le traitement des réfugiés, et à la fois que l’UE, prenant enfin conscience des conditions désastreuses de vie et de détention des migrants en Libye, réinstaure comme condition première de toute coopération future avec les États africains le respect des droits humains.

Le contexte est toutefois biaisé, car les responsables africains surfent actuellement sur une vague d’émotion qui rappelle la vague ayant suivi la mort du petit Aylan sur les côtes turques. Il y a eu beaucoup de manifestations citoyennes dans les pays africains, dénonçant le sort de ces migrants en Libye. Mais les responsables sont parfaitement conscients depuis longtemps de ce qui se passe là-bas ! On ne peut pas imaginer une seule seconde que les responsables africains aient découvert avec le reportage de CNN les manœuvres d’extorsion, le travail forcé, la torture, l’arbitraire des arrestations, la « vente » de personnes, qui sont en vigueur dans ce pays. Ce reportage n’est malheureusement pas une surprise.

Ce que nous attendons comme réaction – y compris de la France –, c’est une cohérence d’ensemble. On ne peut pas à la fois solliciter le Conseil de sécurité de l’ONU pour condamner la Libye, et en même temps continuer à la financer [à ce sujet, le premier ministre Édouard Philippe a déclaré dans son entretien à Mediapart que les financements européens devaient se poursuivre en Libye – ndlr]. Au sommet de Paris, le 28 août dernier, on a dit que le travail des gardes-côtes libyens était fantastique… Or ce sont des gens qui tirent sur des migrants en mer.

On ne peut pas non plus parler de crime contre l’humanité en Afrique et féliciter l’Italie pour ses efforts quand on sait que des bandes armées font régner l’ordre en mer du Sud… Or l’Italie agit toujours avec le soutien de l’UE. Lors du sommet européen de février dernier, à aucun moment les mots « droits humains » n’ont été utilisés ! Le seul terme mentionné dans les conclusions est celui de clandestin. Il n’y a aucune clause pour le déclenchement des financements européens. Or ils pourraient être conditionnés à des objectifs comme la fin des détentions arbitraires, de la torture, etc.

Selon nous, il y a une complicité des États membres de l’UE avec certains des acteurs de la situation des migrants en Afrique que sont les trafiquants et les gens coupables d’exactions. De telles logiques sont profondément plus néfastes à long terme que le marché aux esclaves révélé par CNN.

Le problème n’est-il pas aussi que les décideurs européens sont focalisés sur le très court terme ?

Les décideurs européens font en effet une lecture à court terme, dictée par une obligation de résultat – plus personne ne doit traverser la Méditerranée – et par la volonté de répondre à une opinion publique qui semble de plus en plus hostile à l’accueil des migrants. Les graines de cette hostilité ont été plantées depuis trop longtemps pour que les responsables puissent se dédire et revenir en arrière. Pourtant, c’est bien ce qu’il faut faire : il faut qu’un État ait le courage de faire un pas de côté.

Il est impératif que les 27 États membres, à l’origine de financements déterminants pour les gens qui agissent en Libye et ailleurs en Afrique, se saisissent de l’occasion de ce sommet pour réinstaurer comme condition première de ces financements le respect des droits humains. Il en va du respect des réfugiés victimes des dérives en Libye.

Il est impératif également de déterminer avec qui l’on discute. Actuellement, c’est un peu « open bar » : l’Italie a conclu des accords avec une série de groupes différents dans un pays qui est un non-État… L’UE aimerait bien par ailleurs négocier avec l’Érythrée. Avec le Soudan, elle commence : des programmes de financements ont été lancés à destination des gardes-frontières soudanais – pourtant responsables d’exactions… Répondre à cette question permettrait de simplifier les discussions qu’on peut avoir avec ces pays.

Il faut que nous parvenions à imposer ce principe au sein de l’UE : on peut pas imposer le contrôle des frontières avant la protection des populations.

Sur ce dossier des migrations, qui apparaît comme une préoccupation majeure pour les Européens, n’y a-t-il pas aussi un manque d’unité du côté des dirigeants africains ?

Il est vrai que le continent est composé de sous-ensembles régionaux qui sont situés à des étapes différentes des routes migratoires. Il y a les zones de départ, où les États ne vont pas forcément se poser la question des droits humains ; les pays de transit, où il y a des travaux à enclencher pour mettre en place des systèmes de protection des réfugiés et où la communauté internationale peut intervenir en soutien : et enfin les pays de départ vers l’Union européenne, où il faut lutter contre la traite des êtres humains. Le problème, c’est que l’UE, qui a la main sur le financement, n’a pour objectif que de contrôler ses frontières et les passages, et pas d’améliorer la protection des droits humains.

La Commission européenne est en train d’étudier le changement de la notion de « pays sûr » en « région sûre » (voir l’article de Carine Fouteau), afin de pouvoir y renvoyer leurs ressortissants arrivés en Europe. La direction prise semble à l’opposé de ce que vous défendez…

En effet, les pays européens veulent modifier les critères qui faisaient que, jusque-là, on ne renvoyait pas les migrants venant de pays considérés comme « non sûrs ». Ce sont la France et l’Allemagne qui sont à la pointe de cette tentative d’assouplir les conditions. On est là dans une logique de gestion, pas du tout de protection. La Convention de 1951, qui instaurait le droit d’asile, ne déterminait pas d’ailleurs de « pays sûrs » ni de pays d’accueil où il fallait impérativement déposer sa demande, comme c’est le cas aujourd’hui en Europe où il faut déposer sa demande dans le premier pays dans lequel on arrive.

Cette dérive est extrêmement grave. D’abord parce que les régions qui vont être considérées comme sûres sont déjà en première ligne pour l’accueil des réfugiés. Ensuite parce que c’est la volonté de contrôle qui va être le critère des Européens pour déterminer qu’une région est sûre ou non. Rien, dans le droit international, ne permet de déterminer ce qu’est un « pays sûr ». Ce n’est pas une notion juridique, c’est une construction européenne.

Cette tendance s’inscrit en fait dans les suites de l’accord UE-Turquie, signé en février 2016, et qui a fait de la Turquie un pays sûr. Depuis, on sent une volonté de la Commission européenne de pousser à ce type d’accord avec d’autres pays, comme la Libye, avec cette idée de « région sûre » : c’est la même logique de « containment », de blocage des personnes le plus en amont possible des frontières européennes. Ce n’est pas une idée nouvelle, mais on est entré dans une phase plus opérationnelle. Renvoyer les migrants présente en outre l’avantage d’éloigner le sujet des yeux des populations européennes… Tout cela s’inscrit dans une logique complètement assumée côté européen.

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