L’opération anticorruption «Lava Jato» déborde au Pérou

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Un an après son départ, l’ancien président Ollanta Humala a été placé en détention provisoire ainsi que son épouse pour « corruption » après les révélations de Marcelo Odebrecht et du patron de l’entreprise brésilienne de BTP au Pérou. Président de 2001 à 2006, Alejandro Toledo est recherché, tandis que les noms de la fille de l’ex-président Fujimori et de l’ancien président Alan García apparaissent dans l’enquête.

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Au Pérou, les anciens présidents ont désormais un point commun. Leur nom apparaît dans « Lava Jato ». L’opération anticorruption brésilienne, qui vient de provoquer le 12 juillet la condamnation de l’ancien président Lula da Silva à neuf ans et six mois de prison, a entraîné la mise en cause et l’incarcération pour « corruption » de l’ancien président péruvien Ollanta Humala et de sa femme Nadine Heredia, le 14 juillet. L’ancien militaire, fondateur du Parti nationaliste, qui a cédé le 28 juillet de l’an dernier son fauteuil au libéral Pedro Pablo Kuczynski, a rejoint le centre de détention de Babardillo, siège des forces spéciales de la police péruvienne, où l’ancien président Alberto Fujimori (de 1990 à 2000), purge une peine de 25 ans de prison pour « crime contre l’humanité » et « corruption ».

Lors de son allocution, vendredi, à l’occasion de la fête nationale, le président Kuczynski, qu’on surnomme PPK, a déclaré que pour combattre « cette vague de corruption », le Pérou avait été « obligé de mettre fin à d’importants contrats, qui généraient des milliers d’emplois ». Il a jugé indispensable que les institutions « fonctionnent sans interférences », et s’est félicité « des actions énergiques » du Pérou « contre la corruption ».

L'ancien président Ollanta Humala et son successeur, Pedro Pablo Kuczynski, dit PPK. © DR L'ancien président Ollanta Humala et son successeur, Pedro Pablo Kuczynski, dit PPK. © DR

Ollanta Humala et son épouse Nadine Heredia, qui a pris sa suite à la tête du Parti nationaliste, ont été condamnés à une peine de 18 mois de prison préventive, à l’issue d’une audience fleuve, devant la salle pénale nationale, le 14 juillet. Tout en soulignant les risques de fuite de l’ancien couple présidentiel, le tribunal s’est appuyé sur des écoutes réalisées, en 2011, prouvant que l’équipe Humala avait acheté des témoins clés dans l’enquête sur les crimes et violations des droits de l’homme commis dans la base contre-subversive dirigée par l’ancien capitaine dans les années 1990 (relire ici notre enquête sur cette affaire).

Avant d’être conduit en prison, l’ancien président avait réagi par un tweet dénonçant « l’abus de pouvoir ». « Ce que nous combattrons en défendant nos droits », a-t-il écrit, tandis que ses avocats annonçaient qu’ils feraient appel. Cet appel doit être examiné lundi 31 juillet. Le procureur a dénoncé « un président qui a accédé à la fonction suprême, et nous a dirigés à l’issue d’une campagne financée par des fonds illicites ». L’un des hommes clés de l’affaire « Lava Jato », Marcelo Odebrecht, patron du groupe de BTP du même nom, a confirmé en mai dernier avoir donné l’ordre d’effectuer un paiement de 3 millions de dollars en direction d’Ollanta Humala, à la demande de l’entourage du président Lula da Silva, pour soutenir sa campagne présidentielle de 2011. Ce paiement avait été révélé par un autre dirigeant d’Odebrecht, Jorge Barata, qui a précisé les circonstances de la remise d’une partie des fonds, en espèces, à Nadine Heredia.

L'ancien président Ollanta Humala, suivi par sa femme, après l'annonce de leur incarcération, le 14 juillet. © DR L'ancien président Ollanta Humala, suivi par sa femme, après l'annonce de leur incarcération, le 14 juillet. © DR

Mais le parquet péruvien a aussi délivré, en février, un mandat d’arrêt contre l’ancien président Alejandro Toledo (2001-2006) soupçonné d’avoir demandé 35 millions de dollars aux dirigeants d’Odebrecht pour l’attribution du marché de la route « inter-océanique » qui relie le Pérou et le Brésil. Une somme finalement réduite à 20 millions de dollars qui a été dirigée, sous forme de paiements échelonnés – entre 2006 et 2010 – vers deux sociétés offshore d’un proche du président Toledo, Josef Maiman. Somme qui a ensuite atterri pour partie entre les mains d’entités sous le contrôle de l’ancien président, lui permettant d’acheter une maison pour 3,7 millions de dollars, et des locaux de bureaux pour 882 000 dollars. Réfugié aux États-Unis, où il est apparu publiquement à deux reprises, l’ancien président Toledo a envoyé un message de soutien à Ollanta Humala et sa femme dénonçant « l’injustice » et la « politisation » de la procédure qui les a conduits en prison. De son côté, l’écrivain Mario Vargas Llosa a dit ne pas être sûr que l’ancien président Humala soit coupable, tout en jugeant positif que, « pour la première fois », la situation des « ex-présidents » montre que le Pérou « ne fait plus d’exceptions ». « Je crois que si les présidents sont jugés, ils doivent être jugés proprement », a averti le prix Nobel de littérature.

Selon le site d’investigation péruvien IDL Reporteros, le groupe de BTP brésilien Odebrecht a obtenu de l’État péruvien l’attribution de 24 projets (15 grands travaux et 9 concessions) depuis 2001, pour un total de 9,2 milliards d’euros. En seize ans, la somme des surcoûts occasionnés en partie par la corruption atteindrait 1,2 milliard d’euros. Le 15 mai, lors de sa déposition mise en ligne dans son intégralité ici, Marcelo Odebrecht a indiqué savoir « avec certitude » que son groupe avait « appuyé les principaux candidats à toutes les élections ». À savoir Keiko Fujimori, la fille de l’ancien président, candidate en 2006 et 2011. Et aussi « probablement » le parti de l’ex-président Alan García (2006- 2011), l’APRA, et sa candidate en 2011, Mercedes Aráoz Fernández – qui a finalement renoncé à se présenter. Sans toutefois donner plus de détail. Les enquêteurs ont retrouvé dans l’agenda d’Odebrecht une note ambiguë concernant le mégaprojet d’Olmos, attribué au groupe brésilien en 2010, et visant à l’irrigation du côté pacifique de la cordillère avec l'eau d'un fleuve amazonien. « AG – comme Alan García – sur Olmos. Gérer les délais ; rencontre personnelle. Disponibilité maximum : 1 million ». Convoqué à ce sujet le 17 juillet par le parquet, l’ancien président García ne s’est pas présenté.

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