« Pourquoi ils veulent donner notre terre aux Chinois ? » : en Sierra Leone, une plage convoitée résiste

Par Olivia Macadré

Depuis plusieurs mois, les habitants d’une plage se battent pour conserver leurs terrains situés en bordure d’une zone protégée. Les autorités du pays l’ont attribuée à la Chine dans le cadre d’un partenariat pour le développement d’un port.

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Plage de Black Johnson (Sierra Leone).– C’est une petite plage, plantée sur la côte sierra-léonaise, à deux heures de la capitale. Dans un cabanon de tôle et de bois, Tommy Gbandewa, surnommé « Tito Rasta », torse nu et longues dreads jusqu’aux fesses, décapsule deux bières fraîches en tirant sur un joint. Il profite du « Paradis », le surnom du lieu.

À des kilomètres à la ronde, il suffit de mentionner la longueur de ses cheveux pour qu’on vous indique la route menant jusqu’à lui. Cet après-midi, la côte atlantique est calme. En ce début de semaine, les surfers dominicaux sont rentrés à Freetown et seules quelques barques de pêcheurs flottent sur l’horizon.

Black Johnson est l’un des bijoux de la Sierra Leone. De grandes collines de forêts tropicales qui se jettent dans une eau cristalline, un sable blanc parsemé de paillettes, des roches brillantes qui surgissent de la houle… L’endroit est un trésor de biodiversité, situé dans la zone tampon de la Western Area Peninsula, une zone protégée depuis 1973 par décret des autorités sierra-léonaises.

Elle attire des chercheurs, des amoureux de la nature et quelques vacanciers, mais abrite surtout des animaux rares et certaines espèces menacées. Mais depuis plusieurs années, les habitants de Black Johnson et des environs surveillent ce trésor avec inquiétude : depuis l’installation de mines de sable dans les environs, toute la zone entourant le parc s’est clairsemée, la mer est devenue « plus foncée »« l’eau mousse bizarrement » et les rochers, « autrefois immergés pointent désormais » comme des gros poissons échoués.

La plage de Black Johnson, près de Freetown en Sierra Leone, le 23 mai 2021. © Saidu Bah/AFP La plage de Black Johnson, près de Freetown en Sierra Leone, le 23 mai 2021. © Saidu Bah/AFP

Des poissons, d’ailleurs, il y en a de moins en moins. Sardines, thons et barracudas sont pêchés au large, par de gros bateaux étrangers, pour beaucoup sans cadre formel et en toute illégalité. Le bonga, poisson local très apprécié et apport principal de protéines animales et de minéraux des maisonnées du coin, a été décimé, « alors que ceux qui le pêchent ne le mangent même pas ! », explique aussi, interloqué, Ibrahim Cooper.

Né ici, il voit bien lui aussi que le paysage est en train de changer et avec lui les emplois et le cadre de vie : « Je pense que d’ici quelques années il faudra partir. » Un projet inéluctable de départ dont on parle mais sans jamais trop y croire, qui s’est soudainement concrétisé, il y a quelques semaines, quand les habitants de la zone ont vu arriver sur leurs terres des hommes munis de GPS.

« Un port destiné à l’exportation mondiale »

« Ils ont vendu nos terres aux Chinois, lâche Tito. Ils veulent faire un port et une ferme piscicole… Ils disent qu’ils veulent toute cette zone, de mon côté ici, jusqu’à là-bas… Personne ne pense à nous », dit-il les yeux perdus dans le bleu du ciel et de la mer. « On leur a demandé pourquoi, nous qui sommes nés ici, pourquoi ils veulent donner notre terre aux Chinois ? On ne nous répond pas. » 

Le projet associé est colossal : 100 hectares en échange d’un partenariat de 55 millions de dollars. Il s’agit plus d’une mise à disposition du terrain par les autorités sierra-léonaises en échange de fonds versés par le gouvernement chinois pour la construction « d’un port destiné à l’exportation mondiale » doté « d’un système de recyclage des déchets marins », expliquait en mai dernier la ministre de la pêche, Emma Kowa-Jalloh.

Si le ministère s’en défend fermement, il s’agirait pourtant bien d’une station de pêche thonière et minotière, d’un port d’amarrage pour les bateaux étrangers, mais aussi un lieu de transformation, notamment du fameux bonga, qui, sous forme d’huile ou de farine, sert à nourrir poissons et animaux d’élevage.

Aliou Ba, conseiller politique de Greenpeace Afrique, met en garde contre des investissements qui « ne profiteront pas au pays mais plutôt aux Chinois, avec les conséquences de la destruction des pêcheries sierra-léonaises ». « Alors que la plupart des stocks de poissons d’Afrique de l’Ouest sont déjà dans un état de surexploitation, la flotte hauturière chinoise va aggraver cette situation critique. »

En Mauritanie, au Sénégal et en Gambie, où des projets similaires ont vu le jour ces dernières années, l’impact négatif montre d’ailleurs déjà ces premiers effets : pollution de l’eau, explosion de l’urbanisation sauvage, baisse des ressources halieutiques et menace pour la sécurité alimentaire de la sous-région.

Convocations et intimidations

Face à l’émoi des propriétaires, priés de balayer le plancher et les plages de sable fin et de zirconium, le gouvernement a promis une compensation financière de 1,3 million de dollars au total, « une misère » alors que la portion de terres est partagée par plus d’une centaine de petits propriétaires qui les ont acquises à des prix largement plus élevés.

Selon les plaignants, cela représenterait trente fois moins que la valeur réelle des terres visées. « Ça vaut rien, cette compensation », s’agace Jane Aspden, propriétaire d’un terrain de deux hectares. Elle et son mari se battent depuis plusieurs semaines pour mobiliser les autres propriétaires et empêcher les saisies. Une campagne mobilisée sur les réseaux sociaux à laquelle les autorités du pays répondent par des convocations, des intimidations par les forces de police et des menaces d’arrestations.

La Constitution permet aux autorités de se saisir de terrains mais seulement si la confiscation est faite « dans l’intérêt public »Or, au-delà de l’impact économico-social désastreux de ce projet, plusieurs organisations de défense de l’environnement pointent en plus du doigt le caractère « catastrophique » d’un tel projet à l’orée d’une zone protégée. Une accusation dont le gouvernement se défend, assurant que la plage est « l’endroit le plus approprié ». Green Scenery, organisation de défense de l’environnement, des droits humains et de la bonne gouvernance, se désole du « manque de considération pour la prudence environnementale ».

Deux groupes de campagne juridiques, l’Institute for Legal Research and Advocacy for Justice (ILRAJ) et Namati Sierra Leone, ont écrit au gouvernement, exigeant de voir les études d’évaluation d’impact environnemental et social, rendu obligatoire depuis 2008 par l’Environmental Protection Act, ainsi qu’une copie de l’accord de subvention entre la Chine et la Sierra Leone. En vain. 

Absence de transparence

« À ce jour, nous n’avons pas encore reçu les documents demandés », explique Basita Michael, directrice exécutive de l’ILRAJ. Les organisations demandent aussi l’accès au protocole d’accord signé entre les deux pays en décembre 2018 prévoyant d’accroître les investissements dans le secteur de la pêche du pays, notamment par le biais d’une évaluation complète des stocks de poissons et de la construction d’un port de pêche. « Bien que l’évaluation des stocks de poissons ait été réalisée en septembre 2019, le rapport de cette évaluation n’est pas dans le domaine public et aucune discussion publique sur ce rapport n’a été menée à notre connaissance », rappelle Joseph Rahal de Green Scenery.

De son côté, Sheku Kamara, directeur exécutif de la Conservation Society of Sierra Leone, plus vieille organisation de défense de l’environnement dans le pays, qui travaille étroitement avec le gouvernement, souligne que « si des études de faisabilité avaient été faites comme cela est prétendu par le gouvernement, elles n’auraient pas pu être faites sans notre concours. Or nous avons appris ces informations par voie de presse et par les propriétaires des terrains qui nous ont alertés de la situation ».

L’absence d’étude sur l’impact environnemental, social et sanitaire (ESHIA) a finalement été soulignée par l’agence de protection de l’environnement le 12 mai 2021. Une information admise dans une interview télévisée par le ministre de l’environnement Foday Jaward, le 19 mai dernier.

Les préoccupations concernant la plage de Black Johnson transcendent les frontières de la Sierra Leone.

Basita Michael, directrice exécutive de l’Institute for Legal Research and Advocacy for Justice

« Le gouvernement devrait fournir au public toutes les informations relatives au projet et assurer une consultation constructive des propriétaires fonciers, de l’ensemble de la communauté de Black Johnson, des communautés voisines et du public. Toutes les études géotechniques et ESHIA doivent être réalisées par un expert indépendant et crédible et doivent être effectuées de manière transparente, publique et inclusive, presse donc Namati. Nous sommes préoccupés par les dommages environnementaux potentiels du projet proposé, non seulement à Black Johnson, mais également sur l’ensemble du littoral de la péninsule. En plus de la destruction de l’écosystème côtier, il existe une menace de déforestation pour la forêt tropicale intérieure avec un afflux industriel et démographique dans la région. »

La Sierra Leone est signataire de nombreuses conventions et protocoles environnementaux régionaux et internationaux, parmi lesquelles la convention pour la coopération, la protection et le développement de l’environnement marin et côtier de la région de l’Afrique de l’Ouest et du Centre – aussi connue sous le nom « convention d’Abidjan » –, et la convention sur l’interdiction de l’importation en Afrique et le contrôle des mouvements transfrontaliers et de la gestion des déchets dangereux en Afrique – aussi connue sous le nom de « convention de Bamako ». À ce titre, le pays a l’obligation d’assurer la protection des zones humides et le développement durable de son littoral. « Les préoccupations concernant la plage de Black Johnson transcendent les frontières de la Sierra Leone », rappelle donc Basita Michael.

« Je voudrais juste dire à la population : soyez patients, nous voulons être développés, nous voulons grandir, nous voulons être classés comme un pays d’avenir. Il doit y avoir du développement pour ça et il faut faire des sacrifices »
, a récemment justifié la ministre de la pêche, tandis que les autorités ont reçu le soutien public du SLIFCA, le syndicat professionnel de la pêche industrielle sierra-léonais. 

« Personne n’est contre le développement bien évidemment, nous sommes un pays très pauvre, rappelle la Conservation Society of Sierra Leone, mais franchement, ça ne peut pas être le seul endroit du pays disponible pour ce genre d’investissement ! » « Le développement ne devrait pas se faire à n’importe quel prix et surtout pas au détriment de notre environnement, du droit et des moyens de subsistance de la population », cingle aussi Eleonor Thompson, de Namati.

Malgré les multiples relances de Mediapart, ni les ministères concernés ni les représentants diplomatiques de la Chine en Sierra Leone n’ont souhaité donner suite aux demandes d’interviews. Dans un communiqué, Du Zijun, conseiller économique et commercial de l’ambassade de Chine en Sierra Leone, dénonce des « spéculations, attaques et calomnies sans fondement ».

Face à la pression grandissante, le 2 juin dernier, le ministère de la pêche a néanmoins publié un appel d’offres pour la réalisation d’une ESHIA et d’études géotechniques nécessaires à la construction d’un port de pêche et d’installations dites « annexes » à Black Johnson. Chez Namati, on s’inquiète encore : « Nous espérons qu’il ne s’agira pas d’un exercice d’approbation automatique ou d’un exercice de validation d’une conclusion à laquelle le ministère est déjà parvenu. »

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