Sahel: la priorité donnée à la solution militaire conduit à l’enlisement

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Sept ans après le début des opérations militaires françaises au Mali, le chef de l’État va-t-il comprendre que la lutte contre le djihadisme n’est pas la seule réponse à fournir à l’instabilité du Sahel ? Le passé colonial de Paris et les survivances de la Françafrique permettent d’en douter.

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La mort des 13 militaires français victimes, lundi 25 novembre 2019 d’une collision d’hélicoptères au Mali permettra-t-elle d’ouvrir enfin un débat public et parlementaire sur les objectifs et la stratégie de l’opération Barkhane, qui a pris le relais en août 2014 de l’opération Serval, lancée en janvier 2013 par François Hollande ? Ce n’est pas certain. C’est même assez peu probable dans le climat d’exaltation patriotique créé par les propos du chef de l’État, dont la grandiloquence rend un honneur maladroit au destin tragique de ces 13 soldats.

Emmanuel Macron a déclaré jeudi 28 novembre qu’il était prêt à revoir « toutes les options stratégiques » de la France au Sahel. Une semaine avant un sommet de l’Otan, à Londres, il a réclamé aux alliés de la France, une « plus grande implication » dans le combat contre « le terrorisme » dans la région. Il a aussi indiqué que « dans les prochaines semaines un travail en profondeur sera demandé au gouvernement et à nos armées pour regarder les modalités de nos interventions »

27 novembre 2019, à Gao, au Mali, un soldat se recueille devant les 13 cercueils. © Reuters 27 novembre 2019, à Gao, au Mali, un soldat se recueille devant les 13 cercueils. © Reuters
Mais il n’a pas fait la moindre allusion aux graves questions que pose ce qu’il faut bien appeler l’enlisement, ou au moins le commencement d’enlisement de la France au Sahel : si l’action militaire contre les groupes islamistes armés est légitime et nécessaire pour la sécurité de la région et de l’Europe, est-elle suffisante ? Les djihadistes sont-ils la seule source du chaos qui s’étend sur le Sahel ? Et si ce mal a d’autres causes, faisons-nous ce qu’il faut pour les identifier et les éliminer ?

L’objectif de Serval, opération déclenchée il y a sept ans, en janvier 2013, était théoriquement assez simple. En tout cas, clairement défini. Il s’agissait de stopper l’offensive qui menaçait Bamako, de reprendre le contrôle de Tombouctou, de mettre fin à l’implantation du terrorisme dans le nord du Mali, puis de transférer la stabilisation du pays à une armée malienne renforcée et aux casques bleus de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma).

Six mois plus tard, la première partie de la mission était accomplie. Bamako était sauvé, Tombouctou libéré des djihadistes. Mais le combat contre les groupes armés islamistes et leur déploiement dans l’ensemble de la zone sahélienne, de la Mauritanie au Tchad, c’est-à-dire sur un espace aussi vaste que l’Europe, était loin d’être gagné. D’où le lancement en août 2014 de l’opération Barkhane – du nom d’une dune en forme de croissant –, fondée sur un partenariat avec les cinq pays de la région : Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina Faso. 

Selon le ministère français de la défense, cette opération vise « en priorité à favoriser l’appropriation par les pays du G5 Sahel de la lutte contre les groupes armés terroristes ». Près de 4 500 soldats français, soutenus par sept avions de combat, une vingtaine d’hélicoptères, trois drones, une dizaine d’avions de transport et cinq cents véhicules blindés, constituent aujourd’hui le dispositif de Barkhane, qui dispose de quatre bases principales – N’Djamena, Niamey, Gao, Ouagadougou – et d’une dizaine de bases avancées. 

Avec le temps, quelques détachements militaires étrangers sont venus s’associer à Barkhane. Le Royaume-Uni a envoyé deux hélicoptères lourds Chinook avec leurs équipages. La Belgique, la Norvège, les Pays-Bas prêtent des avions gros porteurs ; les États-Unis disposent depuis l’année dernière à Agadez, au Niger, d’une base où sont déployés des drones armés. Près de 600 militaires, fournis par une vingtaine de pays de l’Union européenne, contribuent à la formation et à la réorganisation de l’armée malienne. Une cinquantaine de soldats estoniens participent depuis août 2018 à la défense de la plateforme opérationnelle de Gao, aux portes du désert malien, où leur effectif sera bientôt doublé.

C’est sur cette base de Gao que s’installera l’état-major de la coalition des forces spéciales européennes, dont la création vient d’être confirmée. Autour du détachement français des forces spéciales « Sabre », cette coalition sera composée pour commencer de militaires estoniens, tchèques, belges et norvégiens. À terme, cette « Task force Takuba » (« Sabre » en tamachek, la langue des Touaregs du Mali) devrait rassembler des soldats d’une douzaine de pays, chargés à partir de l’été 2020 de conseiller, en opération de combat, les unités de l’armée malienne.

Sur le papier, la force Barkhane dispose aussi de l’appui des 5 000 soldats de la force « G5 Sahel » et des 13 000 casques bleus de la Minusma. Mais la coalition militaire sahélienne, créée en novembre 2015 par le Mali et ses quatre voisins, avec le soutien de Paris, n’est toujours par opérationnelle, de l’aveu même du ministre des affaires étrangères du Burkina Faso, dont le pays occupe actuellement la présidence tournante de l’organisation.

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