Lobbying de Monsanto à Bruxelles: vers plus de transparence

Après la révélation d’un contrat de 14,5 millions d’euros liant Monsanto au cabinet FleishmanHillard pour faire campagne pour le glyphosate, l’UE s’engage à durcir les règles de son registre de transparence.

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C’est une avancée modeste, qui souligne une nouvelle fois les failles béantes du registre de transparence au sein de l’Union européenne, cet inventaire où des milliers d’entreprises sont censées déclarer les sommes qu’elles investissent en lobbying à Bruxelles. « Censées déclarer », car beaucoup d’entre elles sont soupçonnées de sous-déclarer leurs efforts budgétaires en la matière, et le nombre de personnes qu’elles emploient réellement, faute d’un contrôle systématique de ces données.

À la demande d’une ONG militant pour la transparence en Europe, Corporate Europe Observatory (CEO), le secrétariat du registre, géré à la fois par la Commission de Bruxelles et le Parlement européen, vient de répondre, fin mai, en s’engageant à durcir ces règles. En particulier en exigeant de prendre en compte les dépenses de lobbying réalisées par ces entreprises dans les capitales des États membres sur des sujets liés à l’UE, et pas seulement le seul lobbying mené à Bruxelles.

CEO s’était emparé de l’affaire Monsanto, qui a éclaté l’an dernier, pour réclamer une refonte des règles du registre. Des enquêtes de presse avaient révélé le fichage massif de personnalités réalisé par FleishmanHillard, un cabinet de lobbying, pour aider la firme américaine Monsanto à défendre son glyphosate, menacé d’interdiction par l’UE.

Sous la pression, le groupe allemand Bayer, qui avait acquis Monsanto entre-temps, a révélé en septembre 2019 les détails du contrat liant FleishmanHillard à Monsanto sur la période allant d’octobre 2016 à décembre 2017. Montant du « deal » : 14,5 millions d’euros. Et pas moins de 1 475 personnes travaillant, de près ou de loin, pour propager la bonne parole sur le glyphosate de Monsanto, au sein des États membres, comme à Bruxelles.

Au même moment, FleishmanHillard ne déclarait que 800 000 euros facturés à Monsanto en 2016, et 600 000 supplémentaires en 2017. Quant à Monsanto, il assurait que son budget lobbying, sur la période, ne dépassait pas 1,45 million d’euros.

Nous republions l’enquête de Cédric Vallet sur FleishmanHillard publiée le 29 août 2019.

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Bruxelles (Belgique), correspondance.– Branle-bas de combat chez Monsanto. En mars 2017, l'entreprise américaine spécialisée dans la vente de semences et d'herbicides sent le vent du boulet. Le Monde vient de publier un premier article sur les « Monsanto Papers », ces documents internes à la compagnie américaine, déclassifiés par une cour fédérale californienne.

On y découvrait les stratégies du géant de l'agrochimie pour faire croire à l'innocuité du glyphosate, principe actif du Roundup, alors même que des études, dont certaines commandées par Monsanto, tendaient à prouver que la substance était génotoxique – c'est-à-dire qu'elle pouvait endommager les gènes et générer des cancers. La sortie de cet article tombait mal pour Monsanto : les États européens s’apprêtaient à voter pour ou contre la réautorisation du glyphosate sur le marché européen.

Une centaine de nouveaux documents, déclassifiés par la justice américaine et mis en ligne le 15 août, permettent d'en savoir un peu plus sur les stratégies de Monsanto pour contrer les effets de ces révélations. Au cœur de celles-ci, on trouve l'agence de conseil en affaires publiques, de communication et de lobbying, FleishmanHillard, dont le siège historique se situe à Saint-Louis (Missouri), aux États-Unis, dans la même ville que celui de Monsanto, l'un de ses clients historiques.

Dans un courriel en date du 20 mars 2017, que Mediapart a lu, le vice-président de FleishmanHillard Europe compile les reprises par les médias de l'article du Monde, les relais sur Twitter par des « activistes » comme « la Fondation Hulot, Corinne Lepage, Benoît Hamon ou François Veillerette ». Pour l'instant, Fleishman ne s'inquiète pas outre mesure des conséquences de cet article, « qui n'a pas généré d'impact médiatique » important. Toutefois, les consultants préparent la riposte.

D'après lui, Monsanto devrait faire profil bas. « Éviter d'avoir l'air fébrile », conseille Fleishman. « Adopter un ton neutre, assuré factuel. » Et puis surtout, il s'agira d'appeler « nos bons contacts », les « médias neutres, afin d'équilibrer » la couverture médiatique. Parmi ces médias que Fleishman et Monsanto considèrent comme « neutres », donc acquis à leur cause, on trouve L’Usine nouvelle. « Nous connaissons bien cette journaliste qui avait fait un voyage de presse à Saint-Louis et avait visité le site de Boissay (Recherche et développement de Monsanto en France), son reportage était de très bonne qualité. »

Autre « allié » de Monsanto : Agriculture Environnement, une revue d'actualité agricole. « Le journaliste connaît très bien l'entreprise et cela serait une victoire facile de publier l'argumentaire dans un média spécialisé », assure Fleishman. Enfin, Semences & Progrès est aussi considérée comme un partenaire de la « contre-narration » médiatique qu'ils espèrent mettre en place.

Extrait du mail de Fleishman Hillard à Monsanto du 20 mars 2017 Extrait du mail de Fleishman Hillard à Monsanto du 20 mars 2017

FleishmanHillard connaît sur le bout des doigts les « parties prenantes » – ces personnalités qui, par leurs opinions, peuvent influencer le débat sur l'autorisation du glyphosate. Comme l'avait révélé « Envoyé spécial » en mai 2019, FleishmanHillard a collecté, en France, des données sur plus de 200 personnalités – journalistes, chercheurs, militants, universitaires, politiques – dans le but de les influencer. Des informations, qui concernaient les potentiels « alliés » ou les personnalités supposément hostiles à Monsanto, ont été récoltées afin de mieux cibler les approches.

Ce fichage, ou « cartographie de parties prenantes » selon la terminologie propre aux consultants, est une des bases du travail de lobbying… qui n'est pas sans poser de questions au regard du règlement général sur la protection des données. Notamment vu l'ampleur du fichage opéré par Fleishman.

Dans un message adressé en 2016 à Samuel Murphey, un dirigeant de Monsanto, on découvre que les toutes premières ébauches de cartographie ont permis d'identifier 1 300 personnes en Europe, essentiellement dans les pays « clés », Allemagne, France, Espagne, Pologne, Royaume-Uni, Italie et Pays-bas. Un responsable de Fleishman insiste : « Il reste encore beaucoup à faire pour prioriser et déterminer quelles parties prenantes et décideurs sont influencés/Qui et comment ils peuvent à leur tour influencer. »

Le travail d’influence de Fleishman s’est notamment manifesté à travers la campagne « let nothing go » (« ne rien laisser passer »), qui consistait à répondre sur les réseaux sociaux et sites d'information, via des tierces personnes, à chaque commentaire vécu comme une attaque de la part de Monsanto.

Parmi les pays prioritaires pour le lobbying de Monsanto : l'Allemagne. Dans une correspondance en date du 24 mai 2016, Samuel Murphey explique que FleishmanHillard contribue à « développer un plan de sensibilisation ciblée en Allemagne pour aider le gouvernement à revenir à sa position initiale de soutien au renouvellement du glyphosate ».

Nouvelle phase du plan : ne plus se contenter de cibler les médias mais « sensibiliser directement les responsables politiques ». En novembre 2017, toute l'Europe s'étonne : le ministre de l'agriculture allemand a voté pour la réautorisation du glyphosate. Son vote positif avait même suscité l'incompréhension d'Angela Merkel, car il n'était pas en phase avec la position du gouvernement.

Pour Michael Baum, l'un des avocats des agriculteurs plaignants aux États-Unis, ces nouveaux documents démontrent qu'il existe « une alliance inavouable » entre une entreprise de relations publiques et Monsanto, pour vendre des pesticides composés de glyphosate, ce qui « a mis en danger des dizaines de milliers de vies ».

« Une énorme usine à gaz »

Fleishman est une entreprise habituée aux controverses. En 1987, déjà, les consultants défrayaient la chronique aux États-Unis pour avoir créé de toutes pièces un groupe de « citoyens pour un contrôle sensible des pluies acides », via des mailings et des informations alarmistes. Le groupe, financé notamment par l'industrie du charbon, s'opposait à une législation qui visait à réduire la pollution à l'origine des pluies acides.

Trente-deux ans plus tard, une enquête du Parisien révélait que Fleishman avait participé, aux côtés de Red Flag, une autre agence de conseil, à l'élaboration d'une campagne d'agriculteurs pro-glyphosate, sans les informer du nom de Monsanto, le commanditaire de ladite campagne. « Fleishman suggère de faire passer des demandes de l'industrie pour des causes d'intérêt général, affirme Lora Verheecke, de l'ONG Les Amis de la Terre. Ils proposent de mobiliser les clients, de faire signer des pétitions, de se faire passer pour des ONG»

Une usine Monsanto à Peyrehorade (Landes). © Reuters/Stéphane Mahé Une usine Monsanto à Peyrehorade (Landes). © Reuters/Stéphane Mahé

Un exemple : en 2011, FleishmanHillard offrait à ses clients, généralement des entreprises, la possibilité d'utiliser les « initiatives citoyennes européennes » (ICE) comme des leviers d'influence de l'agenda européen (l'ICE oblige la Commission de Bruxelles à se prononcer sur d'éventuelles mesures à prendre sur un sujet donné, lorsqu'une pétition atteint le million de signatures). Comme l'expliquait Fleishman dans son prospectus, l'initiative citoyenne « n'est pas réservée aux ONG ».

Malgré les scandales, FleishmanHillard reste incontournable dans le petit monde du conseil en affaires publiques. Créée en 1946, l'entreprise, détenue par Omnicom (concurrent de Publicis), a ouvert plus de 81 bureaux dans une trentaine de pays. En bon lobbyiste, elle est active sur le front de la communication – campagnes, vidéos, événements – et du lobbying – structuration d'un argumentaire, suivi législatif sur mesure, stratégies d'influence, organisation de rencontres avec les décideurs.

À Bruxelles, Fleishman est le plus gros cabinet de conseil de la bulle européenne, juste devant FTI Consulting, qui appartient au même groupe américain. En 2018, ses dépenses, si l'on en croit le registre de la transparence de l'UE, se situaient dans une tranche entre 6,5 et 7 millions d'euros. Avec ses 57 lobbyistes accrédités au Parlement européen, et ses 70 salariés, Fleishman possède une force de frappe impressionnante à laquelle s'ajoutent des présences dans toutes les grandes capitales.

Sa taille et ses campagnes chocs créent une forme de magnétisme qui attire de nombreux clients issus d'horizons divers. « Fleishman, comme d’autres grosses entreprises, c'est une énorme usine à gaz, il est impossible de gérer une telle boîte sans créer des conflits d'intérêts ou franchir des lignes rouges », estime Joost Mulder, ancien de chez Kreab, un concurrent de Fleishman. Il dirigea le lobbying de l'ONG Finance Watch avant de créer Better Europe, entreprise de conseil « éthique ».

En 2019, le plus important client de FleishmanHillard était le Cefic, le conseil européen de l'industrie chimique, qui en plus des 12 millions d'euros consacrés à son lobbying maison, a dépensé près d'un million chez Fleishman. En deuxième position, on trouve Monsanto, dont les dépenses de lobbying auprès des consultants bruxellois de FH se situaient entre 400 et 500 000 euros.

Viennent ensuite la banque Barclays et PlasticsEurope, le consortium des producteurs de matières plastiques. Parmi les autres clients de Fleishman, figurent de nombreuses banques (HSCB, JPMorgan, Morgan Stanley, Crédit suisse, Danske Bank, etc.). En 2018, les compagnies pétrolières comme Shell ou ExxonMobil s'offraient encore les services de FH, ce qui n'est plus le cas en 2019.

Capture d'écran de la page d'accueil du site de FleishmanHillard, avec le Parlement européen de Bruxelles en arrière-fond. Capture d'écran de la page d'accueil du site de FleishmanHillard, avec le Parlement européen de Bruxelles en arrière-fond.

Au milieu de cette forêt dense d'entreprises et de fédérations professionnelles, on trouve de rares ONG comme ILGA (Association internationale des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes) dont les dépenses chez Fleishman sont inférieures à 10 000 euros par an.

FleishmanHillard aime mettre en avant ses « valeurs » et son originalité. Les consultants maison gagnent régulièrement des prix, comme celui de la « campagne éthique de l'année » aux Europa Awards de 2017, grâce au travail sur le « manque d'éducation à l'entrepreneuriat » en Europe.

Si l'on en croit les lobbyistes, leur métier souffrirait avant tout d'un problème de perception. « Nous devons continuer à expliquer que le lobbying fait partie du processus démocratique, affirme Isabelle De Vinck, présidente d'Epaca, l'association des entreprises de consultance en affaires publiques, dont FleishmanHillard, qui n'a pas souhaité répondre à nos questions, est membre. Nous apportons de l'information aux responsables politiques. Il s'agit d'un dialogue qui doit avoir lieu en toute transparence sans argumentaire mensonger. »

Elle insiste : « Les ONG aussi font du lobbying. Elles déploient leur argumentaire auprès des décideurs. C'est ensuite aux décideurs qu'il appartient de peser le pour et le contre. Ce qui compte, c'est la qualité de l'argument. Ensuite il s'agit de structurer le message, de construire une stratégie. Cela passe par des cartographies de parties prenantes, ce qui est la base du métier. Les ONG utilisent les mêmes outils. L'essentiel étant de respecter l'éthique. Tous nos membres, dont FleishmanHillard, ont signé un code de conduite. »

La qualité de l'argument. L'information. Pour Joost Mulder, le tableau est un peu plus complexe : « Dans des entreprises comme Fleishman – et cela vaut pour toutes les grosses entreprises de consultance –, il ne s'agit pas simplement de présenter des arguments ; il s'agit toujours de montrer sa version de la vérité, d'exercer une pression. Il y a tout un contexte à créer, notamment pour que les décideurs reçoivent les mêmes informations via d'autres acteurs. »

Et dans ce petit jeu, la connaissance pointue des arcanes de l'Union européenne et de ses acteurs est essentielle. C'est pourquoi Fleishman, à l'instar des autres entreprises de conseil, s'arrache les services d'anciens fonctionnaires européens ou d'ex-députés qui, souvent, travailleront sur les thèmes qu'ils couvraient lorsqu'ils servaient la fonction publique. Cette pratique des « portes tournantes » est peu régulée au niveau européen. La frontière entre fonction publique et lobbying est par conséquent très poreuse, augmentant les risques de conflit d'intérêts.

FleishmanHillard s'est par exemple offert les services de Matthew Hinde, ancien haut fonctionnaire du Royaume-Uni spécialisé dans les dossiers énergie et climat. Chris Davies, ex-eurodéputé britannique, est devenu consultant dès la fin de son mandat. Martin Bresson, influent lobbyiste aujourd’hui chez Rud Pedersen, travailla cinq ans chez Fleishman après avoir exercé des fonctions de conseiller au sein de la Représentation permanente danoise lorsque le Danemark présidait l’Union européenne.

Fleishman s’était même offert, cerise sur le gâteau, les services de l’ancien commissaire européen allemand Günter Verheugen, en 2010. Ce papillonnage entre fonctions publiques et défense d’intérêts privés avait suscité, à l'époque, une vague d’indignations.

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Mais l'exemple le plus frappant est celui de la directrice de FleishmanHillard, Mette Toftdal Grolleman (ci-contre). Elle a été employée par Fleishman en mars 2017, seulement trois mois après avoir quitté le cabinet du commissaire européen Valdis Dombrovskis qu'elle conseillait au sujet des services financiers, et après avoir fait partie de l'équipe du commissaire John Hill sur ces mêmes matières. Les enjeux financiers sont justement l'un des domaines de prédilection de Fleishman.

« Un véritable centre d’informations sur la vie des institutions »

Le 9 octobre 2018, des gestionnaires d’actifs financiers, représentants de Capital International Group, accompagnés d'un conseiller de Fleishman, rencontraient dans les locaux de la Commission européenne cinq fonctionnaires de la Direction générale de la stabilité financière et des marchés de capitaux (DG Fisma). Le but de de la réunion : discuter des bonus des investisseurs. La proposition de révision de la directive sur la surveillance prudentielle des entreprises d'investissement ne plaît pas trop au monde financier. Ils cherchent à assouplir la législation pour faciliter l'obtention des bonus dans de brefs délais.

Plus que la proposition de la Commission, c'est la position du Parlement européen qui déplaît aux lobbyistes. Dans son rapport du 27 septembre 2018, le Parlement propose d'amender la proposition de la Commission dans un sens plus restrictif. 50 % des « rémunérations variables » (donc des bonus) devraient être reportés pendant une période de cinq ans. L'idée étant de décourager les logiques de court terme.

Lors de cette réunion, dont Mediapart s'est procuré le PV, Capital International Limited et Fleishman réclament des « règles plus flexibles » et demandent de la « proportionnalité ». Une période de report de « deux ans » serait certainement plus appréciée. À l'issue des réunions de compromis entre Commission, Parlement et États membres, un accord a été trouvé, très proche de la proposition initiale de la Commission européenne, et en recul par rapport au texte du Parlement. « Au moins 40 % de la rémunération variable sont reportés pendant une durée de trois à cinq ans. »

Impossible d'établir un lien direct entre cette rencontre et l'adoption du texte final. Les principaux négociateurs du texte se situaient, à ce stade de la procédure, au Parlement européen et dans les États membres, non à la Commission. Mais ce rendez-vous est l'une des pièces d'un puzzle très complexe, aux multiples acteurs et intérêts divergents, dans lequel Fleishman joue un rôle pivot.

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Ce rôle pivot, c'est plus particulièrement le pôle « services financiers » de Fleishman qui l'occupe. Un ancien lobbyiste du secteur bancaire connaît bien la puissance de cette unité : « C'est une unité un peu à part, assez cloisonnée par rapport au reste de l'entreprise. Elle est dirigée par Donald Ricketts [ci-contre – ndlr] qui cultive un quasi-culte de la personnalité. Leur véritable avantage, c'est leur réseau qui permet d'obtenir des documents confidentiels avant les autres. Ce réseau étendu prend différentes formes. Toutes les associations professionnelles des secteurs bancaires ou financiers embauchent des gens de chez Fleishman. Ainsi l'entreprise de conseil place ses pions et étend encore son réseau. »

C'est d'ailleurs juste après la crise du secteur des subprimes aux États-Unis, à l'été 2007, que cette unité prend de l'ampleur. À l'époque, la Commission de José Manuel Barroso produit des directives et règlements aux acronymes complexes – MIFID, EMIR, AIFMD – dont l'objectif est d'encadrer le secteur financier. Fleishman fait montre d'un certain zèle pour tenter de déjouer les plans du régulateur.

Un ancien de la division « services financiers » de Fleishman témoigne à Mediapart, sous le sceau de l'anonymat : « En 2009 et 2010, notre devions tenter de repousser la vague de régulation bancaire, ou du moins de l'adoucir. L'équipe “services financiers” était la plus importante de Fleishman. Nous étions les initiateurs de rendez-vous pour le compte de nos clients. Nous soumettions directement des amendements aux députés. Ces propositions trouvaient une résonance chez les conservateurs, auprès de l'ECR (Conservateurs et réformistes européens, droite nationaliste) ou auprès de certaines franges du PPE (Parti populaire européen, droite). »

Lors des « déjeuners de travail » qu'il organise, Fleishman préfère parfois se mettre en retrait, par souci d'efficacité. « Lorsqu'il s'agissait de travailler pour des associations professionnelles, nous préférions les mettre en avant car ils sont mieux vus des députés, ajoute l'ancien de Fleishman. Leurs objectifs et leur mission est claire, alors que les consultants sont souvent vus comme des mercenaires sans agenda identifiable»

Parmi ces associations professionnelles influentes, l'Association pour les marchés financiers en Europe (AFME) est l'un des fidèles clients de Fleishman. L'AFME, considérée comme proche de la City de Londres, défend les intérêts « des marchés financiers », et compte parmi ses membres de grandes banques internationales, des courtiers, des investisseurs et des agences de notation.

Selon Yiorgos Vassalos, doctorant en sciences politiques à l'université de Strasbourg et ancien spécialiste des services financiers pour l'ONG Corporate Europe Observatory, l'AFME et FleishmanHillard ont déployé de nombreux efforts pour défaire – partiellement – les régulations ayant suivi la crise, lancées au début des années 2010. « L'AFME, client historique de Fleishman, a pu convaincre la Commission de soutenir activement la relance de la titrisation [transformation de prêts en titres financiers – ndlr], à l'origine de la crise de 2008-2009, via l’initiative sur l'Union de marchés de capitaux et le règlement sur les opérations de titrisation (lancé en 2015). Bien sûr, on affirme que la pratique sera standardisée, contrôlée, transparente. Mais l'idée est bien de la remettre au goût du jour»

L'AFME compte déjà de nombreux lobbyistes à Bruxelles, mais les consultants de Fleishman « disposent d’un réseau bruxellois plus vaste et d’une plus grande expérience pratique sur la façon de modifier des textes législatifs européens. Ils peuvent donc apporter à AFME une aide, par exemple dans l’élaboration de stratégies pour faire passer des amendements au Parlement européen, ajoute Yiorgos Vassalos. Et puis, Fleishman, c'est un véritable centre d'informations sur la vie des institutions européennes. C'est le volume d'informations et un carnet de contacts soigneusement construits pendant 25 ans qui font la différence en termes d'influence. »

Leur slogan : « Le pouvoir du vrai »

Une vidéo a connu un petit succès viral en 2017. On y voit un faux Donald Trump errer dans Bruxelles. Des jeunes gens manifestent devant le Parlement européen pour que l'Europe investisse davantage dans la recherche pour la santé. Le faux Trump s'énerve contre les étudiants. Il finira chassé par… des trompettistes en blouse blanche. Ce film a été réalisé gratuitement par FleishmanHillard au profit d'une ONG allemande.

Chez Fleishman, on met volontiers en avant ce type de campagnes qui frappent fort et défendent une belle cause (les « manifestants » étaient pourtant des acteurs payés 10 euros de l'heure). « Mais d'un autre côté, il y a toute une partie de leur activité qui se passe sous le radar », explique Vicky Cann, de l'ONG Corporate Europe Observatory. Il n'y a pas que le département finance. Le domaine des substances chimiques nocives en fait, lui aussi, partie.

Depuis plus d'un an, une bataille fait rage dans certaines salles de travail à Bruxelles. Elle concerne le dioxyde de titane (TIO2). Une substance que l'Agence européenne des produits chimiques (Echa) a conseillé de classer comme « cancérogène suspecté » en cas d'inhalation. Une telle classification entraînerait une labellisation et des avertissements sanitaires sur tous les produits contenant du TIO2 et, probablement, des restrictions de mise sur le marché.

Les États membres de l'Union européenne, réunis dans un comité spécialisé (le comité Reach) tentent sans succès d'adopter une position concernant cette classification. Mais ils sont divisés et ne parviennent pas à décider. La substance est l'objet d'importants intérêts économiques. On la trouve dans de très nombreux produits, dont des crèmes solaires, des peintures, des produits alimentaires.

Une classification comme « cancérogène » affecterait grandement des pans de l'économie. C’est pourquoi les producteurs de dioxyde de titane, réunis dans l'association TDMA – pour Titanium Dioxyde Manufacturers Association – mettent les bouchées doubles en matière de lobbying, dès 2017. Pour coordonner leurs efforts en la matière, ils choisissent… FleishmanHillard. « Payer une entreprise comme Fleishman, cela permet d'amplifier votre propre lobbying, détaille Vicky Cann. Les décisions sont prises à Bruxelles mais aussi dans les 28 capitales, et Fleishman est présent un peu partout. Avec davantage de ressources, vous atteignez plus facilement vos objectifs. »

En avril 2017, TDMA n'était qu'un client ordinaire de Fleishman avec des dépenses comprises entre 50 000 et 99 000 euros par an. Un an plus tard, l'association était propulsée au deuxième rang des clients de l'entreprise de consultants, juste derrière Monsanto !

Deux lettres, obtenues par l'ONG Corporate Europe Observatory, et envoyées à partir des bureaux de Fleishman, témoignent du type d'argumentaire mis en avant par les consultants. La première est envoyée à tous les responsables des États membres de l'UE, le 15 mai 2018. La seconde aux commissaires européens chargés du dossier, le 6 mars 2019.

Les producteurs, par le biais de Fleishman, suggèrent que l'Union européenne détermine des seuils maximum d'exposition (seuils à partir duquel une utilisation est dangereuse) plutôt que de voter une classification comme « cancérogène suspecté ». Dans la dernière lettre, TDMA affirme que la direction générale « emploi » de la Commission européenne serait favorable à cette dernière option, bien peu restrictive.

Fleishman structure les efforts de TDMA pour empêcher la classification du dioxyde de titane et joue sur la division entre les différents acteurs. Mais l'entreprise reste très discrète quant à son rôle exact. Car ce type de « cause » n'est pas très populaire et pousse à tordre au maximum les arguments scientifiques pour qu'ils collent aux objectifs économiques du client, alors que le débat concerne la santé publique.

Malgré tout, FleishmanHillard veut soigner son image et s'accroche à son slogan : « Le pouvoir du vrai » (« The power of true »). Mais de quelle vérité parle-t-on ? Très certainement… de celle du client.

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