Après des années de traque, une victime du régime iranien fait arrêter un de ses bourreaux en Suède

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Pendant 20 ans, un ancien rescapé de la prison de Gohardasht a traqué un des responsables présumés des terribles massacres de l’été 1988, qui ont fait quelque 5 000 victimes. Il vient d’obtenir son arrestation à la faveur d’un voyage de celui-ci à Stockholm.

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Hamid Noury se croyait en sécurité en Europe. Il avait un visa Schengen en bonne et due forme, délivré par l’ambassade d’Italie à Téhéran. Il voyageait en tant qu’avocat dans le but de négocier des arrangements financiers avec des familles d’exilés iraniens à propos de leurs biens confisqués après la révolution islamique. « Surtout des monarchistes, car ce sont eux qui avaient des propriétés », précise un opposant qui suit ces affaires. Ce que Hamid Noury ignorait, c’est qu’un ancien prisonnier politique, Iraj Mesdaghi, le suivait à la trace depuis une vingtaine d’années. Détenu à la fin des années 1980 à la prison de Gohardasht, connue aussi sous le nom de Rajaei Shahr, près de la ville de Karadj, non loin de Téhéran, il avait croisé à plusieurs reprises Hamid Noury, qui avait pris alors le pseudonyme de Hamid Abassi, et officiait comme assistant du procureur du centre pénitentiaire.

 

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À cette époque, la longue guerre Irak-Iran vient de se terminer. Un cessez-le-feu est décrété en juillet 1988 et le front se fige. C’est le moment où l’Organisation des moudjahidin du peuple, alliée à Saddam Hussein, décide de passer à l’offensive depuis ses bases irakiennes. Elle lance sa petite armée à l’assaut de la république islamique. C’est l’opération « Lumière éternelle ». Après quelques succès sur la frontière, l’attaque, quasiment suicidaire, se révélera désastreuse pour les assaillants. Mais le pouvoir iranien a pris peur. D’où sa décision de massacrer d’urgence des milliers de prisonniers politiques. Un décret est pris en ce sens par l’imam Khomeiny. Il vise en priorité des moudjahidin du peuple visés directement par la fatwa qui sera étendue aux militants de gauche, aux Kurdes et aux royalistes.

 Dans chaque grande prison, un comité est mis en place. Il est composé d’un juge islamique, d’un représentant du ministère des renseignements et d’un procureur ou vice-procureur de l’État. Quelques questions étaient posées par ce comité, bientôt surnommé « la commission de la mort » par les prisonniers : es-tu fidèle à la république islamique ? Condamnes-tu ton organisation ? Fais-tu tes prières ? Veux-tu coopérer avec nous ? Si le détenu refusait de se repentir, il était exécuté, en général par pendaison.

Des rangées de potences avaient été installées dans les centres de détention. Aujourd’hui encore, le nombre des exécutions n’est pas connu avec certitude. On les estime à entre 4 000 et 5 000. Les corps ne seront jamais rendus à leurs familles. Ils ont été inhumés secrètement dans des fosses communes. L’ONG Human Rights Watch, avec d’autres ONG, qualifiera ces exécutions sommaires de crime contre l’humanité tel que le qualifie le droit international.

Les massacres de l’été 1988 vont d’ailleurs provoquer un schisme à l’intérieur du nizam (système). Le grand ayatollah Hossein-Ali Montazeri, considéré comme le dauphin de l’imam Khomeiny, s’indignera de ces exécutions sans précédent depuis le triomphe de la révolution islamique en 1979. Il écrit en ce sens à Khomeiny. On ne connaît pas le contenu exact de sa lettre mais on peut la reconstituer grâce aux réponses très dures que lui fera Ahmad Khomeiny, le fils d’un fondateur de la république islamique, lesquelles seront publiées par le quotidien Kayhan. C’est ainsi que l’on pourra appréhender l’ampleur des massacres. L’indignation sincère du vieil ayatollah lui coûtera très cher. Il sera exclu de la succession de Khomeiny et finira ses jours dans un exil intérieur, à Qom, où se trouve son école théologique.

À Gohardasht, comme dans les autres prisons, dont celle d’Evin à Téhéran, la « commission de la mort » est dirigée par un religieux, Mohammad Moghiseh, qui lui aussi use de pseudonymes (Hadj Nasser et Nasserian). Hamid Noury, alias Hamid Abassi, fait partie de ce « comité de la mort ». Iraj Mesdaghi en est absolument certain.

Ancien membre de l’Organisation des moudjahidin du peuple mais, aujourd’hui, adversaire résolu de celle-ci, Iraj Mesdaghi a échappé aux exécutions de 1988. Il a été libéré après plusieurs années de détention. Depuis 1994, il vit en exil à Stockholm où il consacre sa vie à enquêter sur cette terrible période. Il a publié plusieurs livres en persan sur ce sujet et des dizaines d’articles. Dans une interview au site en ligne Iranwire (proche de la gauche iranienne), il explique que « ce sont les assistants du procureur, comme Hamid Abassi, qui décidaient quels prisonniers politiques devaient être exécutés et quand. Ce sont eux qui témoignaient devant le comité (chargé des exécutions). Ce sont ces gens qui ajoutaient de l’essence sur le feu et s’employaient à obtenir du comité un consensus sur la décision d’exécuter ».

 « Pendant des mois, j’ai surveillé ses mouvements, précise-t-il. Il (Hamid Noury, alias Hamid Abassi) a voyagé en Allemagne plusieurs fois et cette fois il voulait aussi se rendre en Italie avec un visa d’un an. Nous planifiions notre action depuis longtemps et plusieurs avocats au Royaume-Uni, en Allemagne et en Suède en étaient informés. » Dans son combat, Iraj Mesdaghi est aidé par l’avocat Kaveh Mousavi, qui officie à la Cour permanente d'arbitrage (CPA), appelée Tribunal de La Haye à ses débuts. C’est lui qui a convaincu la justice suédoise de lancer un mandat à l’encontre de l’ancien assistant du procureur de la prison de Gohardasht.

Ce dernier a donc été arrêté le 13 novembre sur l’aéroport de Stockholm. Depuis, il se trouve en détention provisoire pour une durée d’un mois. « Nous avons assez de preuves et de documents pour convaincre la justice suédoise et le procureur », a estimé Iraj Mesdaghi. Pas moins de 18 autres avocats sont à ses côtés pour l’aider dans sa procédure.

 « Hamid Noury lisait les noms des prisonniers et les faisaient mettre en ligne, se souvient l’ancien détenu. Puis il demandait aux gardes de les emmener dans le “quartier”, qui était en fait un nom de code signifiant qu’il fallait le conduire à la potence. Je l’ai vu procéder ainsi à de nombreuses reprises dans la prison. »

La partie n’est toutefois pas gagnée. « Je connais Iraj Mesdaghi, indique l’avocat iranien Karim Lahidji, ancien président de la Fédération mondiale des droits de l’homme, réfugié à Paris. Il est un peu provocateur mais il n’invente rien. Il a beaucoup de documents et ce qu’il raconte est vérifiable. Je pense qu’il a des sources à l’intérieur même du système. » « Mais, nuance-t-il, les anciens prisonniers de Gohardash ne connaissent Hamid Noury que sous son nom d’emprunt. La justice suédoise devra donc établir que Hamid Noury et Hamid Abassi sont bien une seule et même personne, ce qui ne sera pas évident à prouver. Ensuite, elle devra établir quel rôle exact il a eu. Travaillait-il comme un assistant du procureur ou comme gardien ? »

 Le chercheur et défenseur des droits humains Reza Moini est plus confiant. Il souligne que neuf témoins, tous d’anciens prisonniers, ont déjà reconnu le prévenu qui est désormais sous le coup de quatre chefs d’inculpation, tous en relation avec les massacres de 1988.

De son côté, Kaveh Mousavi, l’avocat à la Cour permanente d'arbitrage, se déclare confiant à « 101 pour cent » que Hamid Noury ne sera pas relâché par la justice suédoise. « La plupart des jeunes prisonniers n’avaient eu aucune activité militaire, a-t-il précisé à Iranwire. Ils soutenaient simplement un mouvement politique et ils ont pourtant été massivement exécutés à la suite de l’opération [Lumière éternelle – ndlr] alors qu’ils étaient déjà détenus et n’avaient donc rien à voir avec celle-ci. Même un prisonnier de guerre a des droits et ne peut être mis à mort, a fortiori quelqu’un qui n’a rien à voir avec la guerre. »

Pour Reza Moini comme pour Karim Lahidji, les massacres de 1988 pèsent toujours lourdement sur la mémoire iranienne et sur les récents événements. Notamment, indique le chercheur, « parce que les acteurs de la répression sont toujours là. Ils ont même progressé dans la hiérarchie de la justice et occupent à présent des postes-clés ».  « Ainsi, relève-t-il, l’ayatollah Ibrahim Raïssi, qui avait été nommé avec deux autres responsables par l’imam Khomeiny, à la tête du comité chargé de superviser ces massacres, est depuis mars 2019 le chef du système judiciaire » et le possible successeur du Guide suprême Ali Khamenei. Quant au procureur Mohammad Moghiseh, dont Hamid Nouri était l’adjoint à la prison de Gohardasht, il dirige à présent la 28e chambre du tribunal révolutionnaire de Téhéran, celle qui a condamné en mars 2019 la célèbre avocate iranienne Nasrin Sotoudeh, Prix Sakharov pour la liberté de l'esprit en 2012, à 38 années de prison et 148 coups de fouet, notamment pour avoir défendu les femmes qui se dévoilaient.

Une question hante malgré tout Iraj Mesdaghi, même s’il déclare faire confiance à la justice suédoise : que va faire Téhéran pour obtenir la libération de l’ancien membre du « comité de la mort » de la prison de Gohardasht ? Pour le moment, répond Kaveh Moussvi, il s’est contenté de lui procurer des avocats suédois parmi les plus coûteux.

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