Macron en visite d’Etat pour vanter le «modèle» tunisien

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Deux semaines après des manifestations violemment réprimées à travers le pays, dans un contexte social très tendu, Emmanuel Macron effectue ce mercredi, accompagné de plusieurs ministres et patrons, une visite d’État en Tunisie. Il devrait faire une série d’annonces et vanter « l’exception, le modèle tunisien », seul rescapé des révolutions arabes.

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Le 4 juin 2009, Barack Obama prononçait depuis l’Égypte, à l’adresse des musulmans, un discours entré dans l’Histoire. Objectif : apaiser les relations des États-Unis avec les pays et la population musulmane à travers le monde, acter « un nouveau départ » (« a new beginning ») depuis l’enceinte de l’université du Caire. Neuf ans plus tard, Emmanuel Macron lui aurait bien emboîté le pas depuis la Tunisie, où il effectue, à partir de ce mercredi 31 janvier et pour un peu plus de 24 heures, sa première visite d’État au Maghreb, avant de se rendre à Dakar pour parrainer, avec le Sénégal, la réunion du Partenariat mondial pour l’éducation (PME).

Mais les ambitions ont finalement été revues à la baisse. Il y aura bien « un discours qui fera date » dans l’enceinte du Parlement tunisien jeudi matin, promet l’entourage du président français, mais ce ne sera pas une adresse au monde arabo-musulman. L'exercice aurait été compliqué… ce monde-là n’est pas un monolithe et l’identité arabe est tout sauf figée, de l’Afrique du Nord au Levant en passant par les pays du Golfe.

En choisissant la Tunisie, Emmanuel Macron entend envoyer un message fort, « celui d’une France [qui soutient] l'expérience démocratique tunisienne, la seule expérience de transition démocratique réussie après les printemps arabes », assure son cercle. Mais il devra y aller avec des pincettes, car sept ans après la chute de Zine el-Abidine Ben Ali (qui coule des jours heureux avec son clan en Arabie saoudite), la vie est loin d’être rose en Tunisie. La transition démocratique s’enlise dans un désordre qui arrange bien le président nonagénaire Béji Caïd Essebsi, qui peut resserrer les vis et dériver vers un autoritarisme dont il n’a jamais perdu les réflexes. À 91 ans, il laisse planer le doute sur sa candidature à un nouveau mandat en 2019 et d'aucuns l'accusent de travailler à l'installation d’un terrain favorable au retour de la dictature, alors que plusieurs figures benalistes réapparaissent dans la sphère du pouvoir. 

Les relations entre le pouvoir et le peuple n’ont pas été aussi tendues depuis très longtemps. Début janvier, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes contre l’absence de perspectives économiques et sociales, dans ce pays où plus de 30 % de la jeunesse diplômée est au chômage. Un ras-le-bol face à l’austérité et à la corruption, violemment réprimé par des forces de l’ordre et qui s’est soldé par près d’un millier d’arrestations et même un mort, percuté par une voiture de police. Du jamais vu depuis le soulèvement de 2011.

« C’est justement parce que la Tunisie connaît aujourd’hui une situation sociale compliquée qu’il faut l’aider », explique l’Élysée, qui assure que « le président ne vient pas pour commenter la politique intérieure tunisienne. Mais il prononcera un grand discours sur le modèle tunisien qui est à la fois spécifique et peut être un modèle pour le monde arabe ». Cas à part parmi les pays du Maghreb et du reste du monde musulman, la Tunisie jouit d’une image de pays “avancé”. Elle est notamment à l’avant-garde des droits des femmes depuis que, dès l’indépendance en 1956, sous Bourguiba, elle a ouvert la voie avec la réforme du code du statut personnel (abolition de la polygamie, de la répudiation, âge minimum pour le mariage de 15 ans puis de 18 ans…).

Et elle a la particularité d’être aujourd’hui dirigée par une coalition gouvernementale formée d’un côté par les modernistes de Nidaa Tounes, le parti fondé par Essebsi, et de l’autre par les islamistes d’Ennahdha. Sorti de la clandestinité au lendemain de la révolution de 2011, et après une épreuve très douloureuse du pouvoir entre fin 2011 et début 2014, le parti de Rached Ghannouchi a fait son aggorniamento en 2016, en séparant le politique du religieux, mue qui n’a aujourd’hui encore pas convaincu toutes les Tunisiennes et Tunisiens. Et cela fait de la Tunisie une exception, tant la conversion des islamistes à la démocratie est souvent un échec, comme en témoignent l’Égypte ou la Turquie.

C’est ce qu’Emmanuel Macron entend souligner. Sur un plan politique, son discours devrait marquer un tournant vis-à-vis du parti islamiste Ennahdha, après un quinquennat particulièrement cacophonique sur le sujet. En février 2013, au lendemain de l’assassinat par un islamiste radical de Chokri Belaïd, figure emblématique de la gauche, Manuel Valls, alors premier ministre, avait mis le feu aux poudres en déclarant qu’un « fascisme islamique » était en train de monter dans les pays du printemps arabe, et en ciblant explicitement l’arrivée au pouvoir des partis proches des Frères musulmans en Égypte et en Tunisie. Alors que de nombreuses manifestations contre la France éclataient dans tout le pays, avec pour slogan « France dégage », les leaders d’Ennahdha pointaient les relents néocoloniaux de ce discours. « La France est un pays si proche de nous. Malgré cela, la France est le pays qui comprend le moins l'islam et les Tunisiens », avait ainsi rétorqué le leader d’Ennahdha Rached Ghannouchi dans un entretien au Journal du dimanche.

« Ennahdha, les Frères musulmans, Al-Qaïda : Manuel Valls a mis tout le monde dans le même sac et, ce faisant, a montré qu'il ne comprenait rien à l'islam. À l'inverse, les Allemands, les Britanniques, les Américains y parviennent et savent que l'islam n'est pas uniforme et comporte des radicaux, des modérés, et que nous sommes à la tête des composantes modérées », s’était encore insurgé Ghannouchi. Lors de sa visite d’État en Tunisie, quelques mois plus tard, en juillet 2013, François Hollande avait à l’inverse désavoué Valls et rendu un hommage au premier ministre d’Ennahdha de l’époque, Ali Larayedh, ancien prisonnier de Ben Ali. « La France sait que l’islam et la démocratie sont compatibles », avait-il déclaré en saluant la transition démocratique tunisienne, érigée, déjà, en modèle pour le monde arabe.

Mais attention à ne pas trop célébrer l’exception tunisienne, comme le notait dans un entretien récent à Mediapart le juriste tunisien Yadh Ben Achour : « La Tunisie n’est pas l'éden que l'on pourrait imaginer. Des régressions sont toujours possibles. Regardez la Turquie ! Aurait-on pu imaginer qu’après l’intensité et la densité du kémalisme, les islamistes prennent le pouvoir dans ce pays et qu’un homme comme Erdogan, qui se réclamait d'un parti islamiste qu'on croyait modéré, se retrouve à la tête de l’État et exerce un pouvoir sans limites avec une délaïcisation de la société et de l’État turcs ? »

Emmanuel Macron va-t-il opérer une réelle rupture avec ses prédécesseurs dans la relation de la France à l’autre rive de la Méditerranée ou, au contraire, va-t-il s’inscrire dans la continuité ? En Tunisie, on se pose la question, mais on préfère ne pas nourrir de faux espoirs. On s’attend à une coopération dans la tradition de ce qui se fait depuis Ben Ali. D’autant plus que le président Macron n’a pas envoyé de véritables signes d’une rectification des rapports cohérente, hormis l’obsession sécuritaire et des frontières, un peu de business et d’incubation de start-up. C'est même une politique plutôt brouillonne qu'il a conduite symboliquement en se précipitant, en juin 2017, en plein ramadan, pour rompre le jeûne avec le roi du Maroc Mohamed VI, lors d’une visite express qualifiée de « personnelle », puis en se rendant en Algérie, le 5 décembre dernier, tout aussi brièvement, pour une visite de travail et « d’amitié », au cours de laquelle il a rencontré le président Abdelaziz Bouteflika, très affaibli, dans sa résidence médicalisée de Zéralda.

Spécialiste du Maghreb, la Tunisienne Khadija Mohsen-Finan – qui a signé, dans le dernier numéro de la revue Esprit, une analyse au titre évocateur : « Tunisie, la tentation de l’absolutisme »ne demande pas à la France de « recoloniser la Tunisie » mais « une vraie réflexion intellectuelle, sur qu’est-ce que peut être la relation entre la France et la Tunisie, entre la France et le Maghreb ». « Les différents gouvernements qui se sont succédé depuis la révolution n'ont pas répondu aux demandes économiques et sociales des Tunisiens, explique la politologue. Mais au fond, en avaient-ils les moyens ? Pour cela, il aurait fallu des réformes importantes, et forcément impopulaires, et de l’argent pour développer les régions si longtemps oubliées. À mon avis, nos propres moyens étaient insuffisants. Pour autant, fallait-il laisser ce petit pays dans les fourches caudines du FMI qui nous dicte des plans types ? Il aurait été souhaitable de bénéficier d’une aide appropriée pour accompagner cette transition souhaitée et faire de ce pays un laboratoire du passage de la dictature à la démocratie. »

Khadija Mohsen-Finan est persuadée que « l'Union européenne, la France aussi, auraient pu jouer un rôle important dans cette thérapie de choc. Sur le plan politique, le message était important, il fallait saluer, encourager et aider un pays où islamistes et modernistes ont décidé de gouverner ensemble et ont accepté de se partager le pouvoir pour éviter le conflit et la guerre. On aurait pu réactiver l'Union pour la Méditerranée (UpM) en lui donnant un sens nouveau qui nous aurait permis d'oublier cette terrible photo prise en 2008 sur le perron de l'Élysée. Il fallait repenser en profondeur les relations entre l'Europe et les pays de son flanc sud ».

L’Élysée promet « une nouvelle stratégie méditerranéenne, qui repensera notamment l'UpM ». Et des annonces sur les plans économique et social, éducatif et universitaire. Une partie de la dette tunisienne à l’égard de la France pourrait être convertie en investissements locaux. Un des temps forts – très macronien – consistera à encourager les entreprises françaises, en particulier celles du numérique, à investir massivement en Tunisie. Aux côtés du président français, on trouvera son secrétaire d’État chargé du sujet, Mounir Mahjoubi, et un patron influent, qui l’accompagnait déjà à Alger, Xavier Niel (Free), ainsi que Stéphane Richard, le PDG d’Orange. Deux des principaux opérateurs télécoms français, au modèle social calamiteux et qui plébiscitent ce côté-ci de la Méditerranée afin d’y installer leurs centres d’appels pour encore plus de flexibilité. Une certaine idée de la start-up nation

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