Pour l'armée israélienne, on n'achève pas un agresseur à terre

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L’inculpation pour homicide d’un soldat franco-israélien, accusé d’avoir abattu un Palestinien gisant au sol, a soulevé un mouvement d’indignation en Israël. Les plus hauts responsables de l'armée maintiennent leur position de fermeté contre le soldat.

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Jérusalem, de notre correspondante.- « Je défendrai n’importe quel soldat qui commettrait une erreur sur le champ de bataille, mais je n’hésiterai pas à poursuivre ceux qui outrepassent les règles opérationnelles et la morale. » Voilà le message que le chef d'état-major israélien, le général Gadi Eizenkot, a adressé mercredi 30 mars dans une lettre aux 170 000 soldats de Tsahal. Un rappel à l’ordre à destination de ses troupes mais aussi à l’intention de ceux, au sein de la droite et de l’extrême droite israélienne, qui espéraient le voir reculer sur l’inculpation pour meurtre d’un soldat israélien.

Ce militaire franco-israélien de 19 ans est poursuivi pour avoir achevé un Palestinien gisant au sol, qui avait été neutralisé après avoir blessé un autre soldat, le 24 mars dernier à Hébron, en Cisjordanie. La scène, enregistrée par un militant de l’ONG de défense des droits de l’homme B’Tselem, a été largement diffusée et commentée sur les réseaux sociaux depuis plusieurs jours. Accusé par des militants d’extrême droite d’avoir « conspiré avec les terroristes », le militant de B’Tselem qui a filmé la scène (voir la vidéo ci-dessous) a été convoqué pour être interrogé ce jeudi 31 mars par la police.

חייל מוציא להורג פלסטיני השרוע פצוע על הרצפה לאחר שזה דקר חייל © btselem

« Pourquoi un soldat a ouvert le feu sur un terroriste qui est couché sur le sol ? », s’interrogeait Gadi Eizenkot au lendemain de l’incident. « Les soldats, après neutralisation d'une menace, sont censés fournir un traitement médical, même si ce sont des terroristes. Il n'y a pas de place pour l'interprétation ici », avait-il ajouté. Même analyse tenue par Elazar Stern, ancien major-général et député (membre du parti Yesh Atid): « Le soldat est arrivé sur les lieux sept minutes après l’attaque, et il a tiré sur le Palestinien cinq minutes plus tard. À ce moment-là, il ne s’agissait plus d’un champ de bataille. C’est une énorme erreur », souligne-t-il. Et d’insister : « Peu importe que le terroriste ait réussi à commettre son acte ou non. Nos soldats doivent contrôler leurs émotions. »

Le soldat, lui, se défend d’avoir mal agi. Ses avocats assurent qu’il a vu le terroriste bouger et lui a tiré dans la tête dans la crainte qu’il ne porte une ceinture d’explosifs. Mais Elazar Stern rappelle que le protocole oblige les soldats à maintenir un périmètre de 25 mètres autour des « menaces potentielles », comme celle d’un terroriste gisant sur le sol et susceptible de déclencher un engin explosif. De plus, les déclarations du soldat arrêté sont contredites par le témoignage d'un autre soldat, qui se tenait à ses côtés avant le tir. Selon ce dernier, avant d’ouvrir le feu, l’accusé lui aurait glissé qu’un « terroriste qui poignarde un soldat mérite de mourir ». Enfin, une autre vidéo diffusée par le quotidien de gauche Haaretz montre le soldat après les faits, serrant la main à Baruch Marzel, un extrémiste juif connu pour ses appels à la haine et ses actions violentes.

En dépit de ces éléments, plusieurs politiques israéliens et une grande partie de l’opinion ont pris fait et cause pour le jeune soldat, invoquant l’argument de la lutte contre le terrorisme. Habitué aux sorties tonitruantes, le ministre de l’éducation, Naftali Bennett, chef du parti nationaliste religieux Foyer juif, a dégainé le premier. « Avons-nous perdu l’esprit ? Nous sommes en guerre contre un terrorisme vicieux. Il se peut que le soldat ait pensé que le terroriste cachait une bombe sur lui », a-t-il déclaré. « Les accusations [contre le soldat] se sont effondrées, je suis sûr qu’il sera acquitté », veut croire de son côté le député Avigdor Liberman. Le chef du parti ultra nationaliste Israël Beitenu s’est joint mardi soir à une manifestation devant le tribunal militaire où comparaissait le soldat. Un rassemblement au cours duquel des slogans anti-arabes ont été scandés dans une ambiance nauséabonde et déjà palpable le week-end précédent dans les rues de Tel-Aviv, recouvertes de centaines d’affiches d’extrême droite, appelant notamment à la démission de Gadi Eizenkot. 

Les déclarations de la famille du soldat, qui se dit « abandonnée et trahie », ont également suscité un élan de solidarité au sein de l’opinion. Outre les manifestations organisées à travers tout le pays, une déferlante de commentaires postés sur les réseaux sociaux qualifie le soldat de « héros ». Une pétition en ligne lancée pour le récompenser a par ailleurs recueilli plus de 56 000 signatures. Un sondage dévoilé deux jours après les faits par la chaîne de télévision Arutz 2 avait donné le ton : 57 % des sondés condamnaient l’arrestation du militaire, 42 % jugeaient le comportement du soldat « responsable » et seulement 5 % des personnes interrogées considéraient son tir comme un meurtre.

« Je peux comprendre l’émotion de la famille. On ne peut pas lui demander d’être objective. Mais il doit y avoir des limites à notre sensibilité », estime Elazar Stern. Rappelant que la procédure judiciaire a été lancée avant même la publication de la première vidéo, l’ancien major-général se dit « fier de l’attitude de l’armée » israélienne. Un sentiment partagé par le ministre de la défense, Moshe Ya’alon. « Voulez-vous d’une armée brutale qui a perdu son épine dorsale morale ? » s’est-il emporté lundi à la Knesset. « Je suis fier du commandant de compagnie qui a rapporté cet événement irrégulier. Je regrette que la coalition soit composée d’un ministre qui, au lieu d’en référer au ministre de la défense avant de parler aux médias, ait appelé à encourager et soutenir [le soldat] », a-t-il rétorqué en référence aux attaques du ministre de l’éducation, Naftali Bennett. Mardi soir, le procureur militaire l’a confirmé : « L’enquête mène à la conclusion que le tir [du soldat] était opérationnellement inutile. » Ce jeudi, les charges contre le soldat ont été requalifiées d’« homicide », et non plus de « meurtre », laissant penser que les enquêteurs excluent en revanche la préméditation.

L’affaire souligne une nouvelle fois la fragilité de la coalition gouvernementale menée par le premier ministre Benjamin Netanyahou. Un chef de gouvernement qui semble ne plus trop savoir sur quel pied danser. Après avoir rendu hommage, dans un premier temps, au sens moral de l’armée, le chef du gouvernement a été contraint, dans un second temps, de se défendre face aux critiques de son ministre Naftali Bennett. Avant, finalement, de se dire ému par le témoignage du père du soldat, et de réclamer une enquête digne de ce nom de la part de Tsahal.

L’affaire attire également l’attention sur les profondes différences de perception du conflit qui coexistent au sein de la société israélienne. En février, Gadi Eizenkot tirait déjà la sonnette d’alarme au sujet des jeunes auteurs d’attentats. « Quand une fille de 13 ans brandit des ciseaux ou un couteau et qu’il y a une distance entre elle et les soldats, je ne veux pas voir un soldat ouvrir le feu et vider son chargeur sur une fille comme elle, même si elle commet un acte très grave », avait-il plaidé. Un sens de la mesure dont devront certainement redoubler les soldats de Tsahal dans les semaines à venir, alors que la médiatisation de cette affaire et l’approche de Pessah, la pâque juive, font craindre un regain de tension.

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