Qui était vraiment le porte-parole de l’État islamique tué en Syrie?

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L’organisation terroriste a annoncé la mort de son porte-parole, Abou Mohammed al-Adnani, tué lors d’un raid aérien. Menaçant régulièrement la France, al-Adnani était parfois présenté comme « le ministre des attentats » de l’État islamique.

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Il était la voix officielle de l’État islamique. Pas une note des services de renseignement présentant l’organisation terroriste ou dressant l’état de la menace n’oubliait de le citer. Mardi soir, l'organe de communication de l’EI, Amaq, indique dans un communiqué distribué aux sympathisants de l'organisation djihadiste que le cheikh Abou Mohammed al-Adnani, âgé de 39 ans, a trouvé la mort « en supervisant les opérations destinées à repousser les campagnes militaires contre Alep ». Al-Adnani aurait été visé par une frappe de drone, mardi, vers 3 heures du matin, à la sortie de la ville d’Al-Bab, dernier bastion de l’EI au nord d'Alep, où il était, selon des informations non confirmées, venu soutenir le moral vacillant de ses troupes après plusieurs défaites au cours des semaines écoulées.

Le porte-parole du Pentagone, Peter Cook, a confirmé dans un communiqué que « les forces de la coalition ont mené une frappe de précision près d'Al-Bab, Syrie, ciblant Abou Mohammed al-Adnani, l'un des plus hauts dirigeants de l'EI. Le résultat de cette frappe est en cours d’évaluation. » Un gradé des services de renseignement français a confié à Mediapart son admiration : « Pour arriver à droner un homme aussi protégé, cela veut dire que les Américains sont capables d’obtenir une somme de renseignements très précis. Nous sommes loin d’arriver à un tel résultat… »

Un peu plus tard, dans la journée de mercredi, le ministère russe de la défense a revendiqué la paternité de la mort d’al-Adnani, assurant que c’étaient des frappes aériennes russes, et non américaines, qui l’avaient tué. Selon le ministère, Abou Mohammed al-Adnani faisait partie d'un groupe d'une quarantaine de combattants tués mardi par des bombardements russes dans la région de Maarat Oum Hauch, dans la province d’Alep. Le fait que l’on se dispute la responsabilité du tir mortel dit bien l’importance de la victime au sein de l’État islamique.

Abou Mohamed Al-Adnani, le porte-parole de l'État islamique © DR Abou Mohamed Al-Adnani, le porte-parole de l'État islamique © DR

Né en 1977 dans la province d’Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, sous le nom de Taha Soubhi Falaha, Abou Mohammed al-Adnani a d’abord fait ses armes sous la bannière d’Al-Qaïda en Irak. Selon le département d’État américain, le Syrien est « l’un des premiers combattants étrangers à s’opposer aux forces de la coalition en Irak », dès la mi-2003.

Capturé par les Américains en 2005, il est détenu durant cinq ans dans le camp Bucca, une prison dans laquelle il rencontre le futur calife de l’État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi.

Une biographie réalisée à des fins de propagande et publiée en novembre 2014 sur Internet le décrit comme un fin connaisseur du Coran et du droit islamique, un enseignant permettant « l’éducation et l’enseignement des moudjahidines ».

Ayant prêté allégeance à l’État islamique, ce prédicateur respecté s’impose comme le porte-parole de l’organisation en proclamant, le 29  juin 2014, dans un enregistrement audio « le rétablissement du califat » et la désignation de son chef Abou Bakr al-Baghdadi en tant que calife. Trois mois plus tard, son nom faisait de nouveau la une des médias. Dans un message diffusé le 22 septembre 2014, il déclarait la guerre aux Occidentaux, et notamment à la France : « Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen – en particulier les méchants et sales Français [...], alors comptez sur Allah et tuez-le de n’importe quelle manière. [...] Frappez sa tête avec une pierre, égorgez-le avec un couteau, écrasez-le avec sa voiture, jetez-le d'un lieu en hauteur, étranglez-le ou empoisonnez-le. »

Cet appel d'Abou Mohammed al-Adnani, réitéré en mai dernier avant le début du mois de ramadan, avait été cité par Larossi Abballa, le sympathisant de l’EI qui a assassiné le 13 juin un couple de policiers français à leur domicile de Magnanville, dans les Yvelines. Et lorsque l’attentat de Nice survient, la DGSI fait aussitôt le rapprochement entre le mode opératoire adopté par le tueur, Mohamed Lahouaiej Bouhlel, et le message d’al-Adnani (« écrasez-le avec sa voiture »).

Comme Mediapart l’avait révélé, un djihadiste repenti avait expliqué dès le mois de juin 2015 qu’Abdelhamid Abaaoud, le futur coordinateur des tueries du 13-Novembre, et deux Tunisiens supervisaient les projets d’attentats et qu’ensuite al-Adnani donnait son imprimatur.

Avec son nom qui revient régulièrement dans les différents dossiers d’attentats, on a souvent présenté ces derniers mois al-Adnani dans les médias comme « le ministre des attentats » et comme le possible successeur d’al-Baghdadi à la tête de l’État islamique.

Dans une enquête publiée le 23 mars et dédiée à la chaîne de commandement qui conduit aux attentats, Mediapart l’avait certes placé tout en haut de la hiérarchie mais, d’après diverses sources, Abou Mohammed al-Adnani ne serait pas le concepteur des attaques mais plutôt celui qui délivre la validation finale. Le porte-parole de l’État islamique se contenterait d’apporter sa caution religieuse.

Les décisions concernant la conception et la direction opérationnelle ressortiraient plutôt à un Irakien, Abou Ali al-Anbari, chef du conseil de défense, de sécurité et de renseignement de l'organisation terroriste pour la zone syrienne, ancien haut gradé des services de sécurité extérieure du régime de Saddam Hussein, et à celui qui, selon diverses sources, serait l’homme qui monte au sein de l’EI, Ali Moussa al-Shawak, alias Abou Lôqman. Ce Syrien de 43 ans, ancien avocat et professeur de droit, aurait sous ses ordres le plus gros contingent de soldats du califat, 11 000 hommes. Selon un article de la revue XXI, corroborant une information également récoltée par Mediapart, c’était Abou Lôqman, et non al-Adnani, qui était le Syrien le mieux placé pour succéder un jour à l’Irakien al-Baghdadi.

Quoi qu'il en soit, la menace qui pèse sur la France ne disparaît pas avec celui qui la proférait. Avant même son décès, les services hexagonaux se focalisaient déjà sur des djihadistes français chargés de la propagande en direction des francophones. L'un d'eux, selon l'expression d'un officier de renseignement, « est en passe de devenir notre ennemi public n° 1 ». Il s'appelle Rachid Kassim, n'a rejoint la Syrie qu'en mai 2015. Une vidéo diffusée le 20 juillet dernier — dans laquelle on le voit en compagnie d'un autre djihadiste français décapiter deux Irakiens présentés comme des espions et se féliciter de l'attaque perpétrée par Mohamed Lahouaiej Bouhlel, le tueur de Nice — a assuré sa notorité sur les réseaux sociaux. Au point de devenir  « un vecteur majeur de la menace portée contre la France », estime-t-on au sein des ministères.

Rachid Kassim était ami sur Facebook avec Larossi Abballa, le tueur de policiers de Magnanville, en contact direct avec Abdelmalik Petitjean, l’un des deux assassins du prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray, mais aussi avec un converti interpellé fin juillet parce qu'il était suspecté de préparer un attentat contre l’université Lyon III. Le 10 août, Rachid Kassim a diffusé sur un réseau social un guide indiquant aux velléitaires souhaitant passer à l’acte en France la procédure à suivre pour réaliser une vidéo d’allégeance ainsi qu’une très longue liste d'objectifs à frapper, prolongeant ainsi l'œuvre mortifère d'Abou Mohammed al-Adnani.

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