Beyrouth apocalypse

Par

Myriam Boulos a reçu cette année le grand prix Isem, attribué par le rendez-vous photographique de Sète ImageSingulières, l’ETPA de Toulouse et Mediapart, à un travail documentaire en cours. Née au Liban en 1992, Myriam Boulos vit et travaille à Beyrouth. Depuis l’âge de 16 ans, elle photographie la ville dans une approche documentaire mais aussi de recherche personnelle. En réponse à l’urgence dans laquelle vit aujourd’hui le Liban, elle répond par une production foisonnante.

Mots-clés

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne
  1. Beyrouth, 5 août 2020. Ahmad se prépare à la prière dans le quartier de Mar Mikhael ravagé par l’explosion. Il est membre de l’association palestinienne Al Shifa qui vient en aide aux victimes. L’explosion de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées dans un hangar portuaire a tué au moins 204 personnes. Plus de 6 500 autres ont été blessées et 3 000 ont perdu leur logement. 

  2. Beyrouth, 5 août 2020. Les restes d’un cactus parmi le verre brisé. Le déblaiement et le nettoyage de la zone ont été effectués par des volontaires, les autorités étant pratiquement invisibles. 

  3. Beyrouth, 6 août 2020. Nour Saliba est dans son appartement de Mar Mikhael, deux jours après l’explosion. « Honnêtement, moi, je n’ai perdu que ma maison. Je fais partie des chanceux qui ont toujours leur famille et leurs amis à leurs côtés », déclare cette community manager et mannequin de 27 ans. « Le traumatisme est partout dans les fumées de cette explosion. Oui, nous sommes tous traumatisés, mais nous sommes également épuisés. En octobre 2019, le peuple libanais a dû éteindre les incendies qui ravageaient nos forêts parce que notre gouvernement était incapable de faire son travail. En plus de nos besoins fondamentaux non satisfaits (accès à l’électricité, à l’eau et à la nourriture), nous avons sombré dans une crise économique si grave qu’une grande partie de la population est tombée dans la pauvreté. En réponse à nos manifestations, nous n’avons reçu que violence et agression, puis la pandémie, puis cette explosion… Le pire est devenu pire encore que ce que nous aurions pu imaginer. » Saliba veut lancer « un appel à la solidarité, aux dons, au partage d’informations. Il faut continuer à mettre la pression sur notre gouvernement », ajoute-elle. « Nous méritons mieux. Nous méritons de pouvoir dire plus que “J’ai de la chance d’être en vie”. »

  4. Beyrouth, 7 août 2020. Trois jours après l’explosion, Kevin Obeid coupe les cheveux de Jad Stephan à Mar Mikhael. Jad a perdu un œil en octobre 2019 au début de la révolution . « Nous vivions à côté d’une bombe atomique depuis six ans. Nous nous promenions, nous passions à côté, mais nous n’en savions rien. Comment les responsables peuvent-ils être aussi inconscients ? Espérons que cette catastrophe ne nous détruira pas davantage mais au contraire nous donnera de la force. Parce que c’est notre dernière chance. Nous devons changer aujourd’hui, ou jamais. » Kevin est allé à Mar Mikhael ce jour-là, pour « aider les personnes qui ont perdu leur maison » : « Comme ma famille et moi-même n’avons pas été directement touchés par l’explosion, il m’est naturel d’aider ceux qui en ont été victimes. C’est le moins que je puisse faire. »

  5. Beyrouth, 8 août 2020. Des manifestants en colère contre le gouvernement libanais affrontent les forces de sécurité dans le centre-ville. Selon les journalistes d’Associated Press, la police a riposté par des salves de gaz lacrymogène et des tirs de balles en caoutchouc. Pour les manifestants, la négligence et la corruption de la classe politique libanaise sont la cause de l’explosion. Wael dit n’avoir « plus peur de rien » : « Avant, j’avais peur de me réveiller et de voir le chaos et le ciel du Liban s’obscurcir. Et ceci est arrivé. Petit à petit, nous mourrons tous et le pays appartiendra aux corrompus. »

  6. Beyrouth, 10 août 2020. Angelique Sabounjian et Cherif Kanaan. Le souffle de l’explosion a pulvérisé le café où elle travaillait dans le quartier Gemmayze de Beyrouth. Elle a été blessé au visage par un morceau de verre. Angelique a marché alors jusqu’à l’hôpital Saint-Georges « complètement dévasté ». Elle y a rencontré Cherif. Elle était « en mauvais état », se souvient-il. « J’ai donc décidé de rester près elle. » À un moment donné, son téléphone n’arrêtait pas de sonner : « Elle m’a alors donné son mot de passe pour que je puisse gérer les appels de sa famille. » Angélique : « Ce que que j’ai vécu jusqu’à ce que Cherif me trouve était un cauchemar. » Il est parvenu à lui trouver une ambulance et est resté près d’elle jusqu'à ce qu’elle soit soignée à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu de France. « Quand j’ai eu la certitude qu’elle était entre de bonnes mains, se souvient-il, j’ai souhaité à Angélique un prompt rétablissement et j’ai quitté la pièce. »

  7. Beyrouth, 5 août 2020. Dans un rayon de dix kilomètres autour du port, on peut voir les dégâts de la déflagration, dans une ville déjà sous le choc des pénuries de nourriture, d’eau et d’électricité.

  8. Beyrouth, 8 août 2020. « Pendant sept heures, j’ai eu l’impression d’être tombé en enfer. Puis j’en suis sorti, raconte Andrea, artiste drag blessé dans l’explosion. Je ne savais pas quoi penser. Ai-je perdu ma maison ? La vie ? Ma belle ville ? C’était une zone de guerre. » Le gouvernement libanais « s’est retourné contre nous », poursuit-il. « Aucune aide pour déblayer, nettoyer, sécuriser. » Près d’une semaine après l’explosion, le gouvernement a démissionné. Depuis lors, Andrea, dont la maison a subi des dommages importants, s’est vu offrir, par un fonds de secours aux membres de la communauté LGBTQ touchés par la catastrophe, un abri, de la nourriture et des premiers soins. « Imaginez seulement qu’avant, nous n’avions pas de droits », ajoute Andrea, rappelant que les relations homosexuelles peuvent être passibles d’un an de prison. 

  9. Beyrouth, 18 août 2020. La vue à travers une fenêtre de l’hôpital Saint-Georges. « Lorsque le choc s’est atténué dans les jours qui ont suivi l’explosion, raconte Ziad Ghantous, étudiant en médecine à l’hôpital Saint-Georges, j’ai compris que des vagues d’émotions contradictoires faisaient partie de ma routine quotidienne : la tristesse, quand j’ai entendu les histoires des morts, des blessés et des déplacés ; la colère, quand j’ai compris la futilité d’exiger une justice dans un pays si peu habitué ; et l’espoir, quand j’ai vu des milliers de volontaires venir aider des étrangers alors que le gouvernement avait cruellement échoué. Au fil des jours, j’ai commencé à regarder vers l’extérieur, à trouver du réconfort dans les histoires des autres. Et j’ai compris que toutes les expériences se valaient : certains ont sublimé leurs émotions en protestant ou faisant du bénévolat, d’autres ont encore du mal à se lever le matin. Aucun de nous n’était préparé à un événement d’une ampleur cataclysmique, et nous n’aurions pas dû l’être. Même si nous sommes affectés différemment, nous sommes tous liés par les méfaits criminels de ceux qui ont été élus pour nous servir. Alors que nous essayons de reconstruire ce qu’ils ont cassé, la douleur s’atténuera, mais la mémoire restera. »

  10. Beyrouth, 20 août 2020. Nadine, cofondatrice de Dar Onboz, une maison d’édition et un studio de design libanais, parle de ce qu’ils ont vécu, elle et son associée, Sivine Ariss, dans deux endroits distincts de la ville : « Pour la première fois depuis longtemps, nous avions pris un jour de repos pour rendre visite à nos mamans, que nous n’avions pas vues depuis un moment. Être avec ta maman pendant une apocalypse est un moment incroyable. En deux secondes, toute ta vie défile devant toi ! Les souvenirs de guerre reviennent... Imaginez que dans deux parties différentes de la ville, nous nous sommes précipitées tous les deux avec nos mères dans les couloirs pour nous cacher, exactement ce que nous faisions pendant la guerre civile libanaise avant que les bombardements commencent. Sauf que, cette fois, nous tenions nos mères qui tremblaient de peur et dans les hurlements. Nous étions les mères... Deux mères, deux filles, deux maisons, deux parties de la ville ; un même geste : se tenir au même endroit, le couloir, comme elles nous tenaient quand nous étions bébés. »

  11. Beyrouth, 23 août 2020. Sandra Mansour, dans son atelier à Gemmayzeh. « Les événements tragiques du 4 août résonneront à jamais dans mon cœur, mais je continuerai toujours à construire et croire en la puissance de mes rêves. C’est le seul moyen de sortir, de vaincre et de créer la lumière. »

  12. Beyrouth, 2 décembre 2020. Zena est pompière. Elle a travaillé dans ce bâtiment à Mar Mikhael avec une équipe de sauvetage chilienne du 4 au 6 septembre. « Une machine avait détecté des battements de cœur sous les décombres et le chien Flash avait aussi repéré quelque chose. Même si l’équipe doutait que quelqu’un puisse être coincé vivant sous les ruines du bâtiment un mois après l’explosion, c’était une mission de sauvetage. » Zena se souvient que « beaucoup d’espoir et beaucoup de stress se mélangeaient » : « Nous devions travailler dur, rapidement, et rester vigilants en cas de risque soudain. La mission a été difficile car les gens ont commencé à venir de toute la région et la police et l’armée libanaise n’ont pas coopéré. Pendant trois jours, nous avons été mus par l’espoir de trouver quelqu’un de vivant sous les décombres. » Mais ils n’ont trouvé personne.

  13. Beyrouth, 4 septembre 2020. Des soldats devant les ruines, tandis que les équipes libanaise et chilienne cherchaient un signe de vie sous les décombres.

  14. Beyrouth, 7 septembre 2020. Asma al-Mohammad dans sa chambre. Elle habite le quartier de la Quarantaine non loin du port : « Au moment de l’explosion, mon mari travaillait dans un garage du port. Il a survécu en se cachant dans la fosse qui lui sert habituellement à réparer les voitures. »

  15. Beyrouth, 7 septembre 2020. Tous les jours à 18 heures depuis l’explosion, des gens prennent des selfies devant le port. Sur la rambarde, il est écrit : « Voici ce que le gouvernement a fait. »

Voir tous les portfolios

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous