Deux livres sur l’Amérique proposés par des écrivains français et un ouvrage dont le personnage principal évolue des faubourgs d’une terne ville de Hongrie jusqu’aux quartiers huppés de Londres, en passant par le terrain de la guerre en Irak. Et des histoires du passé qui nous mènent aux problématiques du présent ou des phénomènes contemporains dont on cherche à saisir la généalogie.
Il est question dans « L’esprit critique » de ce dimanche de trois récits : Protocoles, dernier ouvrage de Constance Debré, publié chez Flammarion ; Les Orphelins, nouveau récit d’Éric Vuillard consacré à la figure de Billy the Kid, qui sort chez Actes Sud ; et enfin le nouveau roman du Britannique David Szalay, intitulé Chair, que font paraître les éditions Albin Michel.
« Protocoles »
Protocoles est le titre du nouveau livre de l’écrivaine Constance Debré, autrice notamment de Play Boy, de Nom, d’Offenses ou encore de Love me tender, tout récemment adapté à l’écran. Il est publié aux éditions Flammarion.
La petite-fille de l’ancien premier ministre du général de Gaulle, Michel Debré, y poursuit son dézingage des règles et des codes de la société bourgeoise dont elle est issue et qu’elle a quittée en même temps que sa robe d’avocate pénaliste.
Comme dans son dernier livre, Offenses, l’écriture est toutefois moins autobiographique que dans ses premiers ouvrages et se concentre sur la violence des lois qui organisent la société, et plus particulièrement sur la manière dont elles punissent les déviations.
Mais Protocoles change de géographie en se focalisant sur les États-Unis et leur façon d’administrer la mort puisque les « protocoles » dont il est question dans le titre sont ceux mis en œuvre pour exécuter les condamnés, protocoles qui varient selon les différents États et selon les époques, et que l’écrivaine nous donne à lire, à saisir et à voir, même s’il n’en existe quasiment pas d’images : « Les hommes électrocutés par chaise électrique ne meurent pas de mort cérébrale lors de la première décharge mais de cuisson des organes au cours de la deuxième ou troisième décharge. […] Les yeux sortent souvent de leurs trous, tombent et pendent sur les joues. »
« La meilleure manière de tuer est une quête », écrit encore Constance Debré dans ce livre qui juge que « la loi rend toute la littérature obsolète ». « J’ai lu, j’ai traduit, j’ai recopié le document. Il n’y avait rien à retrancher. Il n’y avait rien à ajouter. Ni Dante ni Dostoïevski ni Camus ni Kafka, etc. »
« Les Orphelins »
Les Orphelins, sous-titré Une histoire de Billy the Kid, est le nouveau récit de l’écrivain Éric Vuillard, Prix Goncourt en 2017 pour L’Ordre du jour et auteur, notamment, de Tristesse de la Terre, qui nous emmenait déjà sur les traces d’une autre figure mythique du Far West de la seconde partie du XIXe siècle, en l’occurrence Buffalo Bill. Il est publié aux éditions Actes Sud.
De Billy The Kid, hors-la-loi de l’Ouest américain mort à 21 ans en 1881, il nous reste une image abîmée et un imaginaire bien ancré, fondé sur la légende élaborée par celui-là même qui abattit le jeune bandit à Fort Summer, à savoir le shérif Pat Garrett, qui publia un livre fameux intitulé Vie authentique de Billy the Kid et connut un grand succès populaire.
Éric Vuillard écrit son récit dans l’ombre portée de celui de Pat Garrett, qui demeure la principale source disponible sur la courte mais intense vie de Billy, tout en voulant offrir au Kid un tombeau littéraire qui ne soit pas dominé par les écrits de son meurtrier. Il cherche donc à redonner vie, parole et agentivité à ces « vauriens qui ne peuvent pas témoigner pour eux-mêmes, puisque les garçons vachers et les bandits sont en quelque sorte un monde clos, sans soutien extérieur, que l’Histoire est écrite par d’autres ».
Pour l’écrivain, « le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence ». Comment Éric Vuillard s’empare-t-il de cette figure, alors que, comme il l’écrit, dès les années 1930, « l’Ouest est déjà une franchise lucrative » ? « On la décline depuis longtemps à toutes les sauces, feuilletons, superproductions, visites guidées. Et, parmi quelques autres fantômes, le Kid est devenu une figure incontournable, un résumé de la vie de la Frontière, un condensé de l’Amérique, un mythe mondial. »
« Chair »
Chair est le titre du livre du romancier britannique d’origine hongroise David Szalay. Il est publié chez Albin Michel dans une traduction de l’anglais effectuée par Benoît Phillipe. On y suit le parcours d’István, depuis ses 15 ans, lorsqu’il emménage avec sa mère dans un immeuble populaire d’une petite ville de Hongrie, où il découvre la chair et le sexe avec une voisine nettement plus âgée, jusqu’à son retour dans ce pays des décennies plus tard.
Entre-temps, István, dont le torse musclé sous un tee-shirt humide de sueur nous est décrit à plusieurs reprises, sera allé se battre en Irak ; aura travaillé dans la sécurité pour un club de strip-tease à Londres ; aura été chauffeur d’un homme d’affaires richissime ; aura finalement conduit la Bentley pour lui-même et non plus pour quelqu’un d’autre ; aura été un amant, un beau-père, un mari, un père, un veuf…
Avec :
- Lise Wajeman, professeure de littérature comparée qui chronique l’actualité littéraire pour Mediapart
- Youness Bousenna, qui chronique l’actualité littéraire pour Télérama
- Copélia Mainardi, qui écrit notamment pour Libération
« L’esprit critique » est un podcast enregistré par Corentin Dubois et réalisé par Karen Beun.