Les «gestes lyriques» de Dominique Rabaté pour le poème

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Dans un essai universitaire généreux et didactique paru aux éditions Corti, Dominique Rabaté esquisse de possibles « gestes lyriques » libératoires pour le poème, tout en témoignant des écueils théoriques auxquels se trouve confrontée la poésie de langue française.

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Dès son titre, Gestes lyriques, voici un essai universitaire sur la poésie moderne et contemporaine de langue française qui fait le pari d’un esprit généreux en la matière. Son auteur, Dominique Rabaté, est surtout connu pour avoir renouvelé, aéré d’une attention existentielle finement aiguillonnée l’univers du roman (Poétiques de la voix, Le Roman et le sens de la vie...). Outre cet éventail personnel de préoccupations littéraires, nul doute que la fréquentation assidue de l’œuvre de Louis-René Des Forêts, dont le cours d’écriture du roman vers la poésie est allé à rebours de ses contemporains, n’ait aussi heureusement brouillé les pistes de lecture aux yeux de cet éminent professeur des universités.

C’est ainsi que Dominique Rabaté mêle d’emblée sa voix à ces « gestes lyriques » qu’il entend débusquer. Se défendant à de nombreuses reprises d’imposer de nouvelles grilles classificatoires ou d’interprétation, il pratique ce faisant, en une invitation complice au lecteur de l’accompagner dans ses réflexions, l’ouverture même qu’il prône dans ses lectures du poème. Plus qu'une intention strictement didactique, c’est là un point essentiel de la position d’un essayiste pour qui « la poésie lyrique se construit ainsi dans cette tension entre la particularité du moment et sa valeur de vérité ». Car c’est cela même que « rejoue » tout lecteur en « récitant » à son tour le poème : « Cette réénonciation est à mes yeux un phénomène capital, parce qu’elle explique en partie l’effet particulier de participation que suscite le poème. »

Le « geste » de l’essayiste est étayé sur différentes études de Bernard Vouilloux, notamment en regard des travaux du critique genevois Jean Starobinski. « Nul projet » ici, mais bien plutôt « ce dont un texte, une œuvre musicale ou même un tableau seraient l’expansion ». Ce que Rabaté traduit ainsi : « Ce que l’art réussit alors à communiquer, c’est moins un contenu qu’une disposition à recevoir le geste, à le transmettre, pour que son mouvement ne cesse pas. »

Pour baliser son cheminement dans un panorama englobant très largement la poésie moderne (disons depuis Hugo...) et contemporaine, l’auteur scande la plupart des parties de son essai au moyen de verbes tournés vers l’action : « ouvrir », « appeler », « interrompre », « maintenir », « donner »... Là encore, afin d’annihiler l’aspect prescriptif, ou programmatique, de telles assertions infinitives, Dominique Rabaté inaugure son geste critique par une passionnante « galerie de fenêtres poétiques de Baudelaire à Ponge », en passant par Mallarmé et le couple formé par Apollinaire et Delaunay. « Il n’est pas d’objet plus profond » que la fenêtre, a écrit Baudelaire. Ce sur quoi l’essayiste renchérit : « Plus qu’un objet mais moins qu’un symbole, elle m’a paru l’occasion de réfléchir – le mot est bien sûr voulu car la fenêtre, on le verra, n’est jamais loin du miroir – sur les rapports entre extérieur et intérieur, clôture et ouverture du moi à autrui, du texte au monde, de la finitude à l’infini, du sensible à l’intelligible. »

Par ces « déplacements, dégagements » (titre d’un recueil d’Henri Michaux qui inspire les « gestes-mouvements » préconisés dans cet essai), il faut bien voir aussi que Dominique Rabaté entend prendre quelque distance avec ses approches précédentes du poème, plus formelles, participant d’un « retour au lyrisme » dans les années 1980-1990. Mais s’il fut le principal instigateur de l’ouvrage collectif paru en 1996 Figures du sujet lyrique (thématique devenue une « doxa » universitaire...), déjà son souci d’intégrer le dialogue au poème (apport fondamental du linguiste Émile Benveniste avec la prise en compte des locuteur et destinataire de tout acte d’énonciation – le je et le tu), en le rapportant, semble-t-il, à la contingence de l’existence (selon ma lecture  Rabaté dit la « circonstance »), le mettait sur la voie de ces généreux présents que sont ses Gestes lyriques.

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