L’écoute face à la parole coupée

Par Pierre Benetti (En attendant Nadeau)

Sophie Divry a recueilli la parole des cinq manifestants dont la main a été mutilée par la police pendant le mouvement des «gilets jaunes». Elle en a tiré un texte où les citations entremêlées reconstituent l’expérience de la contestation et de la violence. Cinq Mains coupées est un livre puissant dans laquelle l’écriture se fait avant tout art de l’écoute.

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Comme Svetlana Alexievitch avec les témoins de l’ex-URSS, Sophie Divry – qui s’était intéressée aux habitants des banlieues périurbaines dans son roman La Condition pavillonnaire – laisse son écriture aux autres. Sa place d’autrice, vacante, est moins un magistère qu’une place à occuper : la page est un rond-point. Son usage de l’écriture dérange les usages majoritaires de la littérature comme des sciences sociales, en se rapprochant des pratiques du monteur, voire du copiste. À l’origine de l’enquête (menée sous forme d’entretiens), elle signe seulement la composition, l’agencement du texte, lequel reste soumis au regard de ses interlocuteurs – ce qui est loin d’être une règle ni une habitude de ce type de projet. Cette approche assure la pudeur du texte, ainsi qu’une réalisation faite en commun.