Michel Houellebecq et Robert Menasse à la ferme

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« Adieu, veau, vache, cochon, couvée » : un peu comme chez La Fontaine, deux romans de la rentrée, Sérotonine de Houellebecq et La Capitale de Menasse, font de mésaventures agricoles des fables politiques, entre espoir et désespoir.

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Dans la course à l'échalote que semble être devenue la critique littéraire, on ne vous infligera pas une énième recension encensant le nouveau roman de Michel Houellebecq. À peu près tout a été dit à son sujet depuis deux semaines, alors que le livre n'arrive qu'aujourd'hui, jeudi 3 janvier, dans les librairies. Mais il peut valoir la peine de s'arrêter sur le paysage politique que le récit propose.

On prête régulièrement aux romans de Michel Houellebecq des capacités quasi prophétiques : la conjonction entre la sortie de Soumission, qui imaginait la France dirigée par un parti islamiste, avec les attentats de Charlie-Hebdo et de l'HyperCacher, fut en 2015 une acmé fatale. Nulle mystique littéraire ici : il ne s'agit pas de dire que Houellebecq énoncerait la vérité à venir (et laquelle ? ses livres étant propices aux conflits d'interprétation), mais de pointer sa capacité à saisir l'air du temps, le « Zeitgeist » comme on dit de manière moins frivole.

Or sous ses allures standard de roman houellebecquien (héros dépressif + fixation sexuelle + obsession du déclin), Sérotonine ménage un petit cœur battant, un double centre émouvant dans les mésaventures du héros : un tendre récit de ses chagrins d'amour d'une part ; un retour sur le drame arrivé à son unique ami d'autre part. Cet ami élève des vaches en Normandie, mais il a beau s'échiner, il ne parvient pas à en vivre, et les politiques européennes vont finir de l'achever.

Dans La Capitale, de l'écrivain autrichien Robert Menasse, qui paraît également cette semaine, il est aussi question d'animaux d'élevage et d’Europe : le roman s'ouvre sur l'irruption à la fois grotesque et effrayante d'un cochon en liberté qui sème la panique dans les rues de Bruxelles. C'est le prélude d'un roman choral où se croisent, se tissent et s'opposent des intrigues variées : projets et pérégrinations de divers fonctionnaires européens, machinations criminelles d'une obscure société secrète, enquête d'un policier consciencieux mis sur la touche, derniers jours d'un des derniers survivants d'Auschwitz, rébellion ultime d'un professeur d'économie à la retraite, préoccupations d'un éleveur de porcs.

Voilà donc deux romans sur la Politique agricole commune ? Difficile de trouver un argument moins attractif ! Mais ce n'est pas ça : si les deux romans s'arrêtent bien sur la question de l'élevage, ils en font un symptôme, parmi d'autres, de l'état de notre monde, qu'ils s'efforcent de saisir : les problèmes agricoles s'ancrent dans un territoire en même temps qu'ils ouvrent des perspectives économiques et écologiques. D'où sans doute cette conjonction romanesque dans deux livres eux-mêmes emblématiques de leur temps et de leur lieu : La Capitale a été un best-seller en Allemagne, il a obtenu en 2017 le Prix du livre allemand (dont la notoriété est comparable à celle du Goncourt) ; la parution de chaque roman de Houellebecq fait événement dans la littérature française. D'indice en diagnostic, il est donc tentant de lire ce qui nous arrive dans ces histoires de vaches normandes et de cochons autrichiens.

Graffiti à Bruxelles. DR Graffiti à Bruxelles. DR

Les deux livres pointent deux pôles résolument opposés, entre lesquels on pourrait étendre tout le nuancier des humeurs contemporaines. Le roman de Menasse est alerte, plein d'appétit pour le cosmopolitisme qui constitue l'Europe : l'écrivain se plaît à dire qu'il a écrit le premier roman européen ; il est vrai qu'il faut du courage et de la fantaisie pour faire des institutions bruxelloises une matière romanesque. Dans le livre de Houellebecq, l'étranger ne saurait être guère plus qu'un cliché (de jeunes Espagnoles appétissantes, etc.) ; de toute façon, il n'y a pas d'ailleurs, et l'essentiel du roman se déroule en France, sur un territoire restreint, pour suivre la psyché d'un seul personnage (« revenons à mon sujet qui est moi ») plongé dans un isolement grandissant.

Bref, La Capitale s'applique à pratiquer un espoir volontariste en vue d'un futur qu'il espère meilleur – le roman se termine par un « à suivre » – futur qu'il place dans l'Europe : la presse allemande a pu lui reprocher d'être un manifeste pro-européen trop univoque (lire ici). À l'inverse, Sérotonine n'évoque des projets de négociations avec la Commission européenne que pour en faire l'occasion d'une aventure adultère aux conséquences catastrophiques ; Houellebecq s'est par ailleurs récemment prononcé en faveur d'un Frexit, dans un entretien à Valeurs actuelles. Le roman se régale plus largement de sa propre déréliction – « à quoi bon essayer de sauver un vieux mâle vaincu ? », se demande le narrateur.

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