Octobre 17. Raïssa Bloch, de la Maison des arts de Pétrograd au camp d'Auschwitz

Par Agnès Graceffa

Poétesse mais aussi historienne, issue de la bourgeoisie juive intellectuelle, Raïssa Bloch participe à l'effervescence artistique du Pétrograd révolutionnaire. Jusqu'à ce que la répression s'abatte. Les chemins de l'exil la conduisent à Berlin puis, alors qu'elle fuit le nazisme, en France. Cernée par la police de Vichy, venant en aide aux enfants juifs cachés, elle est arrêtée en 1943 et périt à Auschwitz.

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« Le vent par hasard m’apporta
Ces quelques mots futiles et doux :
Jardin d’été, Fontanka, Neva
Ô mots lointains, où allez-vous ?
[1] »

Ainsi débute le poème le plus connu de Raïssa Bloch (1898-1943)[2], un texte rendu célèbre par le chanteur populaire Alexandre Vertinski, qui l’adapte et l’interprète dès 1935 sous le titre « Villes étrangères ». Quelques mots qui évoquent le souvenir des lieux de l’enfance et du pays perdu, le parc et les canaux de Saint-Pétersbourg. Une mémoire qui resurgit, inattendue, immanente, morceau de soi-même enfoui au plus profond de l’âme, au goût suave, tendre et vain de la nostalgie.

L’expérience de l’exil est au cœur de l’écriture de Raïssa Bloch, à l’instar de tous ceux qui, comme elle, par choix ou par nécessité, de manière permanente ou temporaire, partent de Russie dans les années qui suivent 1917.

Raïssa Bloch. © (dr) Raïssa Bloch. © (dr)
Lorsqu’elle écrit ces lignes, en février 1932, Raïssa Bloch est depuis dix ans en exil. Elle habite avec son frère Jacques (Iakov) et sa belle-sœur Hélène (Elena Grimberg-Bloch) dans le quartier de Charlottenburg-Wilmersdorf à Berlin. Depuis quatre ans, elle a acquis la nationalité allemande et travaille comme collaboratrice scientifique à l’institut Monumenta Germaniae Historica (MGH), fleuron de la recherche en histoire médiévale. Et surtout, elle écrit. Son premier recueil de poèmes a été publié en 1928, salué par la critique russophone, et le second est presque terminé.

Avec son ami Michel Gorlin, exilé comme elle, elle a fondé le Club des poètes russes berlinois. Le groupe se réunit tous les quinze jours en fin d’après-midi, chez l’un des membres. Les critères de sélection sont souples : il faut simplement pratiquer la langue russe et avoir une production poétique “au sens large”, qu’elle soit en vers, en prose ou en arts plastiques. À chaque réunion, on présente ses dernières créations, on discute et on boit, on écrit à deux, quatre ou dix mains, et on élabore des fantaisies qui souvent se concrétisent : des collages-découpages qui s’accumulent dans le scrapbook du Club que tient Michel[3] ; un petit journal du nom de Tarantas édité en supplément du quotidien russophone berlinois Roul[4] ; des soirées bigarrées ouvertes au public qui mêlent performances artistiques lues, chantées ou dansées ; des recueils annuels, composés d’une sélection des textes du Club des poètes russes, qui paraissent de 1930 à 1933[5].

Certains compatriotes exilés, écrivains déjà reconnus, voient d’un mauvais œil cette vigueur ingénue. Vladimir Nabokov participe à quelques réunions du Club en 1928-29, avant de s’en retirer, estimant qu’il n’est « ni jeune, ni poète »[6]. Vladimir Korvin-Piotrovski, lui, en reste l’un des piliers, tout comme Génia Zalkind-Cannac, Essad Bey, Sophia Pregel ou encore la plasticienne Nina Brodsky. Boris Vildé, futur héros de la Résistance française qui habite alors Berlin, se joint parfois au groupe, ainsi que la jeune amie d’Andreï Biély, Véra Lourié.

Cet espace de création collective, Raïssa Bloch le rêve comme une résurgence de la Maison des arts de Pétrograd : le lieu de ses premières expériences poétiques, le symbole de l’effervescente liberté qui saisit la capitale russe entre 1917 et 1922.

En 1917, Raïssa a dix-neuf ans. C’est une jeune fille assez grande, brune aux yeux noirs, le teint pâle, un peu ronde, enjouée et souriante. Elle est issue de la bourgeoisie juive intellectuelle. Son père, décédé en 1912, était juriste, docteur en droit commercial, et sa mère traductrice. Ayant brillamment terminé ses études secondaires à l’Institut de jeunes filles Tagantsev de Pétrograd, elle a obtenu le droit de s’inscrire en histoire au cours supérieur Bestoujev, le pendant féminin de l’Université impériale.

La société pétersbourgeoise vit alors à l’heure de la Grande Guerre et des nouvelles du front. Parmi les jeunes gens pourtant, beaucoup échappent à la mobilisation, notamment par le biais des études. C’est le cas de Jacques Bloch, le grand frère de Raïssa, qui pour conforter son statut de chef de famille a repris une inscription à l’université, alors qu’il exerce déjà une charge professorale à l’Institut pédagogique. De tempérament fantasque, avide de littérature et de modernité, Jacques participe à l’effervescence du milieu artistique pétersbourgeois et y entraîne sa petite sœur.

Tous deux se passionnent pour les textes italiens de la commedia dell’arte et leur dimension de critique sociale dont la société russe, dominée par un pouvoir rétrograde et bridée par des codes sclérosés, ferait bien selon eux de s’inspirer. Seul d’abord, puis aidé par Raïssa, Jacques traduit en russe plusieurs pièces et fonde, en compagnie du dramaturge Vsevolod Meyerhold, la revue littéraire L’Amour des Trois Oranges. Journal du Dottore Dapertuto. Il y aura une quinzaine de livraisons de 1914 au début 1917, dont plusieurs comprennent leurs traductions[7].

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Agnès Graceffa est docteure en histoire des universités de Lille et de Hambourg et collaboratrice scientifique à l’Université libre de Bruxelles. Elle travaille à partir des écrits publics et privés des historiens médiévistes des XIX et XXe siècles. Elle est notamment l’auteure de Les Historiens et la question franque (Brepols 2009) et a dirigé l’ouvrage collectif Vivre de son Art. Histoire du statut de l’artiste XV-XXIe siècles (Hermann 2012).

Sa biographie de Raïssa Bloch-Gorlin, poète et médiéviste russe, paraît le 11 octobre 2017 chez Belin en 2017 sous le titre Une femme face à l’Histoire. Itinéraire de Raïssa Bloch, Saint-Pétersbourg-Auschwitz, 1898-1943.