«Parler de catastrophe est un moyen commode de dissimuler sa responsabilité»

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Quel sens donner au mot catastrophe ? La mortalité des attentats ou du tabagisme est-elle plus catastrophique que celle du Covid-19 ? Quelle réponse peut apporter notre monde laïcisé ou sécularisé ? Le philosophe Pierre Zaoui livre quelques réflexions pour aider à penser et vivre le moment présent.

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Pierre Zaoui est philosophe et enseigne à l’université Paris-Diderot. Il a notamment publié La Traversée des catastrophes (Le Seuil) et La Discrétion, ou l’art de disparaître (Autrement). Pour Mediapart, il revient sur les limites d’une analyse de l’épidémie en termes de « biopolitique », sur l’invocation insatisfaisante des sagesses anciennes, et sur la responsabilité dont voudraient s’exonérer, en parlant de catastrophe, celles et ceux qui ont voté depuis quinze ans pour des gouvernements ayant sabordé les instruments de la santé publique.

Quels sont les philosophes et les philosophies les plus à même de nous aider à penser un moment aussi inédit que celui-ci ?

Pierre Zaoui : Au premier abord, on serait tenté de se dire que ça y est, on est entré de plain-pied dans les formes de biopolitique, de prise de pouvoir et de contrôle sur les vies individuelles et non plus simplement sur les sujets et sur les territoires, et donc que pour comprendre cette épidémie inédite et les modes de gestion inédits qu’elle mobilise, on a tout intérêt à se tourner vers les philosophes modernes : Foucault qui a inventé ce concept de biopolitique à partir justement de son analyse des différences de traitement entre les grandes épidémies (lèpre, peste, choléra), ou Deleuze (sur les sociétés de contrôle), puis Agamben, Negri, Nancy, Emmanuel Renault, etc.

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De telles lectures risquent toutefois de ne pas pouvoir nous éclairer très longtemps, car elles s’avèrent vite ambiguës et contradictoires. Comme l’était, je pense, Foucault lui-même qui était avant tout un sceptique, surtout sur cette question où il a défendu des positions à la fois pro et anti-hygiénistes, à la fois critiques des nouvelles formes de discipline et de gouvernementalité et favorables à une prise en considération positive du pouvoir, ou du moins inventive en termes de savoir, de dispositifs, de nouvelles techniques de gouvernement mais aussi de nouvelles formes de subjectivation.

D’un côté, en effet, de telles philosophies peuvent nous pousser à chevaucher d’emblée la critique et à attaquer la manière dont cette crise est aujourd’hui gérée par nos gouvernants pour asseoir une nouvelle prise de pouvoir sur les populations, suivant les mots même de Foucault dès Naissance de la clinique quand il commentait la pensée des premiers hygiénistes de la Révolution : « La première tâche du médecin est politique : la lutte contre la maladie doit commencer par une guerre contre les mauvais gouvernements. »

Mais d’un autre côté, elle doit au contraire nous pousser à un peu plus de prudence, car, après tout, la biopolitique consiste aussi à maximiser et préserver la vie des populations au nom de l’économie contre le droit de vie et de mort qui caractérisait les formes plus anciennes de souveraineté – ce qui n’est peut-être pas si mal en ces jours où l’annonce des nouveaux morts de la veille nous donne la nausée chaque matin. En tout cas, au début du Sida, on aurait aimé que nos gouvernements soient davantage biopolitiques.

Symptomatique est à cet égard la prise de bec récente dans la presse italienne entre Giorgio Agamben et Jean-Luc Nancy : le premier a attaqué bille en tête les nouvelles formes de confinement en tant que nouvelle politique de terreur et de contrôle, le second s’est voulu plus prudent en rappelant que le même Agamben lui conseillait il y a trente ans de ne pas se faire opérer du cœur et que s’il l’avait écouté, il serait sans doute mort aujourd’hui. La position d’Agamben est évidemment inconsidérée et stupidement technophobe, il y a trente ans comme aujourd’hui, mais celle de Nancy, en poussant à ne pas trop s’en prendre à nos gouvernements et à essayer de penser une responsabilité plus vaste, me semble politiquement un peu molle.

De la même manière, on pourrait retrouver cette ambiguïté avec le concept jumeau de celui de biopolitique, à savoir le néolibéralisme qui est indissociable chez Foucault, génétiquement et conceptuellement, de celui de biopolitique. Car d’un côté, on peut bien dire que la crise sanitaire d’aujourd’hui n’est que l’effet des politiques néolibérales récentes qui ont cassé l’hôpital public au profit du privé, désindustrialisé la France et l’empêchant donc de produire rapidement masques et respirateurs, abîmé très sérieusement la recherche et ainsi les possibilités de trouver un vaccin, mondialisé la production dans le mépris le plus total des paramètres écologiques.

Mais d’un autre côté, on peut aussi bien dire que dans les vrais pays néolibéraux qui ont pris la mesure des enjeux biopolitiques d’aujourd’hui, comme Taïwan, la Corée du Sud, l’Allemagne ou les pays d’Europe du Nord, il y a encore un hôpital qui fonctionne, un tissu industriel, une recherche efficace, et donc une gestion de la crise qui n’oblige pas à un confinement médiéval, mais à une prise en charge beaucoup plus fine et individualisée des populations : une prise en charge sanitaire et économique beaucoup plus efficace. Ce sera peut-être cela aussi l’une des leçons de cette crise : comprendre qu’en France, tout comme en Angleterre, en Italie, en Espagne ou aux États-Unis, la vérité de nos gouvernements, c’est qu’ils ne sont pas du tout néolibéraux et biopolitiques, mais de simples nullités médiévales et prédatrices, au sens de Foucault, c’est-à-dire beaucoup trop coûteuses et inefficientes, contribuant à détruire et leur population et leur économie.

Mais peu importe, l’essentiel à retenir est qu’il n’est pas sûr que les philosophies modernes soient immédiatement d’une grande aide pour comprendre ce qui se passe et savoir quelle bonne position prendre. Car on pourrait en dire autant des philosophies du care qui, depuis trente ans, se sont développées si parallèlement à la destruction systématique de nos systèmes de santé sans trouver beaucoup d’arguments pour s’en alarmer, embarquées qu’elles étaient dans des préoccupations plus sociétales (en termes de genre, d’interaction individuelle, de souci de soi) que sociales et politiques, qu’elles se sont peut-être tout autant discréditées.

Si la philosophie moderne n’est que peu de secours, peut-on aller puiser dans les philosophies plus anciennes ?

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La tentation est en effet forte, pour notre immédiat aujourd’hui, à savoir celui des semaines qui viennent, de revenir plutôt aux philosophies anciennes et classiques. Relire Hérodote et sa sagesse immémoriale qui nous rappelle que « la guerre c’est quand le père enterre le fils tandis que la paix c’est quand le fils enterre le père », et donc que face à une épidémie qui touche si peu les jeunes, même s’il y en a, non, nous ne sommes pas en guerre ; relire Sénèque et les Lettres à Lucilius qui parlent d’épidémie et de maladie et qui exigent de nous détacher quand même autant que faire se peut de notre peur de la mort ; relire Diogène et les cyniques qui nous rappellent qu’avant de s’alarmer de la mort de tant d’hommes, il faudrait se demander si seulement il en existe encore ; relire De la nature des choses de Lucrèce qui décrit la peste d’Athènes en termes matérialistes et froids comme il se doit quand on est matérialiste – on ne dénonce pas, on n’invective pas, on décrit ; relire Pascal si l’on est chrétien pour se rappeler qu’il n’y a quand même pas trop de raisons de s’alarmer tant « quelle que soit la comédie, le dernier acte est toujours sanglant » et qu’il serait donc plus sage de laisser les morts enterrer les morts ; relire Spinoza qui nous enseigne que « l’indignation est toujours mauvaise » et donc que l’on ne peut que mal penser en temps de désastre mondial et de panique collective ; ou relire Kant qui adoube le proverbe Fiat justitia, pereat mundus, « Que la justice soit, le monde dût-il en périr », pour nous rappeler qu’il y a des valeurs plus hautes que la vie et la souffrance.

Revenir aux anciens et aux classiques, cela veut donc dire revenir au cœur de métier de la philosophie : apprendre que « c’est peu de chose que la vie, mais une immense chose que le mépris de la vie » comme dit Sénèque ; apprendre qu’il y a toujours une certaine indécence à avoir peur pour sa vie et même pour la vie de ses proches et une indécence encore plus grande quand on pense à la Syrie, au Yémen, à des situations infiniment plus atroces que la nôtre ; apprendre que ce n’est pas parce qu’il y a un malheur qu’il y a nécessairement un coupable et quelqu’un qu’il faut faire payer.

Sauf que, là aussi, un tel retour aux anciens est vite, moralement et politiquement, très hasardeux. D’un côté, les anciens peuvent nous offrir les armes suffisantes pour ne pas sombrer dans le survivalisme individualiste et nihiliste d’aujourd’hui, que goûtent tant l’extrême droite et une certaine écologie réactionnaire, en nous rappelant que l’enjeu du jour n’est pas de survivre, mais de continuer à vivre une vie pleinement humaine, c’est-à-dire de vivre une vie qui affirme des valeurs plus hautes que la seule survie biologique. D’un autre côté, à tenir un peu trop ce genre de position ancienne, on se retrouve à défendre des positions assez proches d’un Donald Trump ou d’un Boris Johnson, ce qui fait quand même peur. Une amie m’a envoyé récemment les positions d’un député républicain du Texas qui disait en substance : « Laissez mourir les vieux, laissez-moi mourir, on a bien vécu, ne confinez personne, sauvez l’Amérique et ses emplois pour notre jeunesse. » Ça m’a foutu un peu les jetons, parce que ce n’était pas très loin de ce que je pensais : le plus important, ce sont les jeunes qui ne savent pas comment ils vont vivre après ce choc, pas les vieux qui vont peut-être y passer.

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Bref, d’où qu’on se tourne, il n’est pas sûr qu’il y ait une philosophie ou un philosophe adéquat à ce qu’on est en train de vivre. Permettez-moi donc de m’en sortir par une anecdote qui n’est en réalité qu’une pirouette : Foucault, le grand penseur, dès l’Histoire de la folie à l’âge classique, des épidémies, de la biopolitique et du néolibéralisme, semble s’être désintéressé de tout ce qu’il avait raconté auparavant dès le début de l’épidémie du Sida, il s’est mis à réfléchir sur Sénèque, sur Diogène, sur le stoïcisme chrétien, et il en est pourtant mort. Comme quoi la philosophie, moderne ou ancienne, ne sauve pas toujours des épidémies.

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