«Je me voyage»: Julia Kristeva, intelligente et solidaire

Par Tiphaine Samoyault (En attendant Nadeau)

Ce sont des entretiens, certes, mais pensés, retravaillés, écrits comme des mémoires et auxquels la dimension oralisée, vivante, donne un caractère bondissant et plein d’avenir. La philologue et psychanalyste Julia Kristeva y fait moins le récit factuel de son existence qu’elle n’en précise la conduite, les fidélités, la liberté. Le lien entre théorie et vie intime, qui est une des puissances de son œuvre, est ici précisé et donne une profondeur à la pensée.

La lecture des articles est réservée aux abonnés.

Roland Barthes évoquait à son propos ce « petit supplément de liberté dans une pensée nouvelle » nécessaire aux grandes avancées, aux véritables déplacements. Il le fait dans le très beau compte rendu de Sèméiôtikè qu’il donne dans La Quinzaine littéraire en mai 1970 sous le titre « L’étrangère » : il y exprime tout ce qu’il lui doit depuis le début, sa force de subversion, sa façon de mettre en mouvement toutes les choses figées. Il manifeste une réelle compréhension des enjeux de son livre tout en lui rendant un magnifique hommage : « Julia Kristeva change la place des choses. » Son travail bouscule le « petit nationalisme de l’intelligentsia française » en l’ouvrant à l’autre langue : « L’autre langue est celle que l’on parle d’un lieu politiquement et idéologiquement inhabitable : lieu de l’interstice, du bord, de l’écharpe, du boitement : lieu cavalier puisqu’il traverse, chevauche, panoramise et offense. Celle à qui nous devons un savoir nouveau, venu de l’Est et de l’Extrême-Orient […], nous apprend à travailler dans la différence, c’est-à-dire par-dessus les différences au nom de quoi on nous interdit de faire germer ensemble l’écriture et la science, l’Histoire et la forme, la science des signes et la destruction du signe. » Rester une étrangère n’est pas seulement une souffrance, c’est aussi un défi : Julia Kristeva l’exprime plusieurs fois dans son livre, disant que « l’étrangère que je demeure » doit toujours entreprendre de « déceler les bénéfices de l’étrangeté », de « la vivre comme un atout ».