Le passé de l’avenir socialiste

Par

Trois ans tout juste après l’élection de François Hollande à la présidence de la République, il est nécessaire, et parfois douloureux, de se replonger, comme le fait un collectif de chercheurs, dans une période où « les socialistes inventaient l’avenir ».

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Un collectif d’historiens, économistes et philosophes publie un ouvrage dont le titre, Quand les socialistes inventaient l’avenir (1825-1860), résonne avec vigueur à l’heure où le parti socialiste ne semble guère préparer autre chose que de nouveaux renoncements et de prochaines défaites.

Cette dénonciation de ceux qui se baptisent « socialistes » en vidant le terme de sa substance ne date toutefois pas d’hier. Dès 1849, Proudhon notait, au moment où l’espoir d’une république sociale issue de la révolution de 1848 venait d’être anéanti par les partisans d’une république se disant réaliste, qu’il y avait « charlatanisme et lâcheté à parler éternellement socialisme, sans rien entreprendre de socialiste ».

Pourtant, la lecture de ce volumineux ouvrage permet de « retrouver un temps, pas si lointain, où les crises sociale et politique étaient prétexte à une réforme complète de l’entendement, à une révision des concepts sociaux, et alimentaient le désir d’expérimenter de nouvelles formes de vie sociale ».

Pour ses auteurs, alors que la « gauche devrait pourtant avoir le vent en poupe » puisque, depuis 2008, « pas une journée ne se passe sans que les médias ne se fassent le relais des inquiétudes de l’opinion et de l’impuissance des gouvernements face à la faillite de l’économie du monde occidental », il est donc nécessaire de se replonger dans une histoire largement oubliée.

Celle-ci permettrait en effet, alors que le socialisme contemporain n’est plus guère évoqué que pour ses divisions ou ses insuffisances, de « retrouver la diversité des possibles oubliés, d’explorer une période à la fois plus optimiste et plus exubérante, où la fragmentation des voix socialistes doit être comprise comme un indice de force davantage que de faiblesse ».

Depuis leur éclosion dans le premier tiers du XIXe siècle, les contributions des socialistes dits « utopistes », « romantiques » ou « associationnistes » ont été victimes d’un enfouissement lié, notamment, à une lecture marxiste qui n’y voyait qu’un « brouillon utopiste », voire une idéologie inconséquente et fantaisiste.

Pourtant, montrent les auteurs, il s’agit plutôt « d’expérimentations riches qui, le plus souvent sous des formats audacieux et créatifs, imaginent des réformes sociales, économiques, politiques et morales avec une dimension réaliste remarquable. Ces exigences apparaissent dans la façon d’appréhender les institutions sociales, mais aussi dans le rapport à la technique et à l’innovation, à l’art et à la littérature, dans l’appréhension des formes de sociabilité, dans les rapports de genre, dans la façon de repenser les nationalités, de réconcilier l’Orient et l’Occident alors que s’engage l’expansion coloniale ».

François-Vincent Raspail François-Vincent Raspail
Le mot socialisme lui-même apparaît entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle, dans un contexte flou et polémique, et garde durant des décennies une signification flottante. Mais s’intéresser à ses origines permet peut-être de desserrer un sentiment d’impuissance aussi bien politique qu’intellectuel sur « tout ce qui peut servir à améliorer indéfiniment l’état moral et physique de la société humaine », pour reprendre la définition que Raspail donnait du socialisme.

Pour les auteurs de ce livre collectif, en effet, « nous avons affaire à une crise intellectuelle, à une incapacité, alors même que les idées neuves ne manquent pas, à articuler théorie et pratique ». Or, au contraire de ce qui se passe aujourd’hui, « les premiers socialistes estiment qu’il ne suffit pas que la société souffre, que les gaspillages et les destructions s’accumulent, que les crises se répètent pour qu’émergent les mouvements politiques et sociaux réformateurs ou révolutionnaires. Encore faut-il qu’apparaissent une conscience vive et une connaissance précise de ces pathologies ». Pour eux, il s’agit donc de « multiplier les expériences en vue d’améliorer les situations concrètes ».

Afin de cerner cet « ensemble d’expériences du premier socialisme français », les auteurs ont choisi de se concentrer sur les nombreux journaux publiés par ces diverses ramifications de la pensée socialiste, en notant que la diffusion restreinte de certains de ces titres est compatible avec un écho réel bien plus important : « C’est l’époque des réunions dans les arrière-salles d’un marchand de vin à Belleville ou, comme l’indique Joseph Benoît à propos des communistes lyonnais, dans les bois. Les articles sont alors lus à haute voix par un étudiant ou un artisan lettré devant un public ouvrier. » Ce qui permet aux journaux de pénétrer les cercles d’une élite ouvrière et républicaine même quand ils ne touchent pas un public plus large. L’ouvrage est ainsi composé de brèves monographies de publications issues du monde socialiste et ouvrier, et de leurs métamorphoses entre 1825 et 1860, articulées autour de trois périodes.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale