Naomi Klein: «A Porto Rico, j’ai vu d’autres initiatives possibles face aux chocs climatiques»

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Dans son dernier livre, la journaliste et activiste Naomi Klein examine, à partir de l’exemple de Porto Rico, le « choc des utopies » en train de se structurer à la faveur des chocs climatiques, présents et à venir. Entretien.

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La journaliste, essayiste et activiste Naomi Klein publie, aux éditions Lux, Le Choc des utopies. Porto Rico contre les capitalistes du désastre, traduction française d’un reportage qu’elle a effectué sur l’île après le passage de l’ouragan Maria, en septembre 2017.

Le bilan des dévastations matérielles et humaines de cet ouragan a été longtemps sous-estimé, notamment le nombre de morts, tragiquement et mensongèrement réduit à 64 morts, avant d’être officiellement réévalué à près de 3 000 décès. Sur ce territoire soumis aux lois américaines, mais qui bénéficie d’une autonomie gouvernementale, la plupart des victimes sont en effet mortes après le passage de la tempête, en raison de l’effondrement des infrastructures énergétiques et agricoles notamment.

Après le passage de l'ouragan Maria, à Porto Rico, en septembre 2017. © Reuters Après le passage de l'ouragan Maria, à Porto Rico, en septembre 2017. © Reuters

Dans ce texte en forme de reportage et d’enquête, Naomi Klein prolonge ses thèses sur la « stratégie du choc », et la façon dont le « capitalisme du désastre » tirait profit des états de choc, notamment liés aux guerres, pour avancer ses pions. Cette fois, elle examine comment une dévastation climatique est l’occasion de remodeler un pays, une géographie et une économie. Et comment, à Porto Rico, se sont affrontées, et continuent de se combattre, deux visions du futur.

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D’un côté, les « portopistes » rêvent de faire de Porto Rico un paradis fiscal pour ultra-riches et sont largement encouragés par le gouvernement local. Naomi Klein les décrit comme « une sorte de cousin tire-au-flanc des seasteaders (habitants de la mer), mouvement composé de libertariens fortunés projetant depuis des années d’échapper à l’emprise des gouvernements en créant leurs propres cités-États sous forme d’îles artificielles. Quiconque voit d’un mauvais œil l’imposition ou la réglementation pourra, selon leur manifeste, “voter en voguant” ».

Mais pour tous ceux qui nourrissent ces « délires sécessionnistes hérités d’Ayn Rand, Porto Rico n’en exige pas tant. En ce qui a trait à l’impôt et à la réglementation pour les riches, son gouvernement actuel a capitulé avec un enthousiasme inégalé. Inutile de se donner la peine de construire ses propres îles sur de complexes plateformes flottantes : comme l’annonçait l’une des présentations de la conférence Puerto Crypto, Porto Rico est en passe de devenir une “île crypto” ». Quitte à négliger le fait que, contrairement aux îles artificielles fantasmées par certains libertariens, Porto Rico est une île peuplée d’habitants en chair et en os, si on estime que 200 000 d’entre eux ont quitté l’île, souvent avec les encouragements du gouvernement.

Localisation de Porto Rico, en rouge. Localisation de Porto Rico, en rouge.
De l’autre, une société civile pour laquelle l’ouragan Maria a été un « professeur », pour reprendre les termes d’une des activistes rencontrées par Naomi Klein qui juge que la principale leçon de Maria « est qu’il n’est plus temps de reconstruire les choses telles qu’elles étaient, mais plutôt de les transformer en ce qu’elles pourraient être ». Ainsi, alors que les paysans « ont été dépeints par leurs opposants comme des vestiges d’un autre temps » et que « les importations et le prêt-à-manger incarnaient la modernité », l’ouragan qui a dévasté Porto Rico, « assez puissant pour bouleverser la géologie locale, a également modifié la topographie politique ».

Pour elle, « Maria a ouvert un champ de possibilités qui pourrait entraîner un changement de fond au profit d’une économie plus saine et plus démocratique, non seulement en ce qui a trait à l’électricité, mais aussi à la nourriture, à l’eau et aux autres nécessités de l’existence ». Entretien.

Quelle est cette « bataille pour le paradis », ce « choc des utopies » que vous abordez dans votre dernier livre traduit en français ?

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Naomi Klein : Le choc des utopies, à Porto Rico, est un combat pour le futur de cette île, avec des idées et des visions extrêmement différentes de la manière dont Porto Rico doit être reconstruite après les dévastations produites par l’ouragan Maria. C’est un bon exemple de ce que j’ai désigné par la « stratégie du choc ».

Des personnes très riches voient Porto Rico comme une page blanche pour construire un terrain de jeu et de villégiature pour millionnaires et multimillionnaires, qui veulent profiter du soleil et de taux d’imposition extrêmement bas.

Mais vous avez aussi des mouvements très forts, notamment du fait d’une histoire anticoloniale importante, qui portent une autre vision de la manière dont il faut transformer l’île après le passage de Maria, en décentralisant le pouvoir, en retrouvant une souveraineté alimentaire et énergétique, ainsi qu’un pouvoir d’agir sur son propre destin, ce que Porto Rico n’a plus depuis des décennies.

En matière d’agriculture, comme d’énergie, certains modes de production ont beaucoup moins bien résisté que d’autres au passage de l’ouragan. Lesquels ? Et peut-on les prendre pour modèles face au chaos climatique, actuel ou à venir ?

Je pense que Porto Rico peut être un modèle, et c’est pour cela que j’ai choisi de faire un focus sur cette île, qui raconte beaucoup de choses sur la résilience possible face aux chocs climatiques qui vont se multiplier. Même en imaginant que nous prenions dès maintenant des mesures urgentes face à la crise climatique – ce que nous ne faisons pas – dans les prochaines années, nous sommes d’ores et déjà engagés dans une augmentation des températures telle, que nous allons devoir affronter de plus en plus d’événements climatiques extrêmes.

Ce que l’ouragan Maria a montré à Porto Rico, ce sont les dangers liés à des systèmes très centralisés et à des économies dépendantes des importations. Porto Rico importe plus de 90 % de son alimentation et de son énergie. Non seulement la tempête a coupé ses importations, mais elle a révélé que le système de production d’énergie de l’île est très vulnérable. Il était en effet très centralisé, à partir de quelques grands lieux de production et de fermes éoliennes et solaires dans le sud, qui redistribuaient ensuite l’énergie au moyen de lignes électriques qui n’ont pas du tout supporté la tempête.

Or, si l’ouragan a fait autant de victimes, de 3 000 à 5 000 morts, c’est en grande partie à cause de cette vulnérabilité énergétique et alimentaire, et non pas de la tempête elle-même. Beaucoup de gens sont morts dans les semaines et les mois qui ont suivi, faute d’accès aux infrastructures. Les gens n’avaient pas accès à l’eau, pas accès à la nourriture, les hôpitaux n’avaient pas d’électricité.

Les seuls qui ont correctement supporté l’ouragan sont ceux qui avaient déjà entamé leur transition vers des systèmes décentralisés, que ce soit avec des panneaux solaires ou des modes d’agricultures issus des savoirs paysans, qui résistent plus facilement aux tempêtes que les grandes bananeraies faites pour l’exportation, et dont tous les arbres sont tombés à terre.

Ces modes traditionnels d’agriculture, après des décennies où la monoculture de bananes ou de café fut encouragée pour l’exportation, a beaucoup mieux résisté que les grandes exploitations qui ont été complètement décimées.

En effet, non seulement les plantes qui grandissent dans la terre ne sont pas sensibles aux vents, mais la résistance à l’érosion et aux tempêtes est meilleure avec des espèces plus variées, des sols mieux entretenus, certains types de plantes et d’arbres qu’avec des monocultures faites pour l’exportation.

Bien sûr, toutes les fermes de l’île ont subi des dommages et des dégradations. Mais dans celles qui avaient conservé – ou étaient revenus à – des modes paysans traditionnels, il restait de quoi se nourrir après le passage de l’ouragan. C’est la même chose pour les panneaux solaires : dans les rares endroits où on en avait installé, les communautés avaient de quoi se chauffer, s’éclairer et se soigner au lendemain de la tempête.

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Jade Lindgaard, journaliste à Mediapart, a fait la préface du livre de Naomi Klein, publié par les éditions LUX.