«Le Lièvre de Patagonie» de Claude Lanzmann: mémoires de l'increvable vogueur

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Dans ses mémoires à paraître le 12 mars, Le Lièvre de Patagonie (Gallimard, 546 p., 25€), Claude Lanzmann empoigne son lecteur pour ne plus le lâcher dans les méandres, les brusqueries, la puissance et la douceur d'un récit qui se joue de la chronologie. Aux antipodes d'un inventaire avant décès, cet hymne à la vie, prodigieux, rocambolesque et réfléchi, nous gonfle de torpeurs enivrantes.

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L’effraction sensible est son mode d’expression. À près de 84 ans, Claude Lanzmann déboule toujours avec force, mais non sans fêlures endeuillées. Il y a chez lui du King Kong au faîte fatal de l’Empire State Building; ou du Porthos retenant la grotte de Belle-Île avant l’effondrement.

Le premier mot saisit le lecteur au collet: «La guillotine». Claude Lanzmann évoque d’emblée, avec une fièvre et un sentiment d’urgence qui l’ont assailli dès la petite enfance, la peine capitale et les différents modes d’administration de la mort. Il entreprend un vaste panoramique macabre et zoome soudain sur soi: «Je n’ai pas de cou. Je me suis souvent demandé, dans une nocturne cénesthésie anticipatrice du pire, où le couperet, pour m’étêter proprement, devrait s’abattre.»


Lire ces mémoires, c’est à la fois se sentir malmené par les embardées, les tête-à-queue, les virevoltes et les incartades chronologiques de l’auteur, tout en étant bercé par une écriture souveraine, sans doute dictée à l’origine, mais retravaillée pour que le rythme, la science des échos et la concordance des temps survoltassent et apaisassent alternativement, puisqu’il y a un temps pour tout.


Créateur, Claude Lanzmann livre un livre qui se mesure au Livre. Il y a de la Genèse, de l’Exode, sinon du Lévitique dans ce récit profus où s’ébattent le prophétique, le poétique et la sagesse. Mais une sagesse orageuse, qui jamais ne renonce aux chapeaux de roues. Les courses folles en voiture dans l’Algérie qui lutte pour son indépendance, la tempête en Méditerranée au premier retour d’Israël en 1952, l’avion pris en catastrophe pour franchir l’Atlantique alors que Simone de Beauvoir se meurt, les trajets insensés pendant la Résistance, jusqu’aux voyages pourtant paisibles chez Albert Cohen à Genève, où il faut que cela tourne soudain mal et que le vieil écrivain se mette à trembler dans sa robe de chambre de soie: l’irruption du tragique est une constante chez notre homme, qui défie la mort à mesure que meurent les autres (les pages les plus fraternelles concernent le Martiniquais Frantz Fanon, en proie à une leucémie, incarnation tumultueuse d’un moment révolutionnaire qui n’est peut-être qu’un point de fuite).


L’acmé d’un ouvrage où tant de corps s’étreignent puis se déprennent, où le bas-ventre, le cerveau, la bile et le cœur manifestent leur emprise de concert, où Claude Lanzmann se montre macho et pourtant parfois rosière, touche à la Corée du Nord. Invité dans cette contrée encagée en 1958, avec notamment Armand Gatti et Chris Marker, l’auteur produit une parabole irrésistible par sa puissance et sa folie. Il désire une infirmière du cru consentante à souhait, cherche à trouver l’introuvable intimité qui leur permettrait de concrétiser leur ardeur, tente une course éperdue jusque sur les eaux du fleuve, se heurte aux regards, à l’hostilité d’une population dressée comme un seul homme, comprend que tout, dans ce pays, se réduit aux dimensions d’une geôle, puis renonce, harassé. L’étouffement nord-coréen, la domestication à l’œuvre là-bas, l’avenir décérébré d’une entière population sautent aux yeux, par le biais d’une aventure tournant au fiasco. Jamais le moindre m’as-tu-vu nombriliste occidental ne vient ternir la magie politique et morale de cette leçon de chose métaphorique. L’ontologie de la République démocratique de Corée est là, loque ignominieuse et névrotique.


Comme il montait Shoah, Claude Lanzmann écrit; taciturne, tenace, violent et tendre. Jean-Paul Sartre et surtout Simone de Beauvoir (altruiste, frémissante, douce, protectrice, encourageante…) trouvent leur Tombeau en ce volumineux volume. Le mémorialiste ne cache rien, sans vainement s’exposer. La culpabilité le taraude à propos du suicide commis par sa sœur comédienne, Évelyne (il y a là des lignes proprement hallucinantes), ou par Josie, la veuve de Frantz Fanon. Comprenne qui pourra. Le Lièvre de Patagonie arrache des vérités de profondes entrailles sans jouer les poteaux indicateurs.


Les rapports entretenus avec une mère, Pauline dite Paulette (1903-1995), aimée ou supportée jusqu’à 70 ans, courent au long de pages qui se recevraient tel un soleil noir de la béance, telle une vie de survivant parmi tant de disparus, si la dédicace «Pour mon fils Félix. Pour Dominique», ne renvoyait à une jeunesse sûrement luisante. L’octogénaire recru d’épreuves et de souvenirs ne prête pas plus le flanc à la Camarde que son cou n’offrit jamais le moindre centimètre au possible couperet. Claude Lanzmann entend vivre: 120 ans, lui a prédit un médecin israélien lors du tournage de son film Tsahal. L’abolition de la peine de mort n’a pas aboli la mort. Mais l’abolition de la chronologie fabuleusement réalisée en 546 pages peut-elle abolir le temps, désormais mesuré? Le vieil homme y croit dur comme fer. Son livre s’achève sur un lièvre de Patagonie, qui surgit dans le faisceau de ses phares, à la sortie du village d’El Calafate: «J’avais près de soixante-dix ans, mais tout mon être bondissait d’une joie sauvage, comme à vingt ans.»

 

Claude Lanzmann: Le Lièvre de Patagonie (Gallimard, 546 p., 25€, en librairie le 12 mars).

 

Voir également notre entretien vidéo avec Claude Lanzmann: «Tous les bourreaux se ressemblent et toutes les victimes se ressemblent»

Lire le billet de blog: Ô Lanzmann, éternel rocher…

 

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