Mais il est bien court, le temps des socialismes en Afrique

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Retour sur ce qui fut tenté ou imposé, dans les années 1960 et 1970, en matière de socialisme voire de marxisme-léninisme : au Congo-Brazzaville, en Éthiopie, en Tanzanie, ainsi qu'au Bénin et au Sénégal. Avec les universitaires Scholastique Dianzinga, Pierre Guidi, Françoise Blum et Marie-Aude Fouéré...

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D'aucuns verront de la provocation ou de l’inconscience à examiner ainsi ce qui ressemble à un double angle mort français : le socialisme et l’Afrique. Vous n’y pensez pas ! Mais si. Comment appréhender ce spectre qui a hanté, voilà un demi-siècle, au lendemain des indépendances, le continent subsaharien ? Modibo Keïta (1915-1977), président du Mali entre 1960 et 1968, pouvait ainsi déclarer, en 1964 : « Le socialisme, qu’on le veuille ou non, quelles que soient les nuances, selon les réalités des pays, selon les tempéraments des peuples, c’est la meilleure expression de l’humanisme et de la fraternité des hommes. »

Notre partenaire du CHS, Françoise Blum (voir en « boîte noire » au pied de cet article), vient de publier, aux Presses universitaires de Rennes, Révolutions africaines. Congo, Sénégal, Madagascar. Années 1960-1970. Elle y passe en revue les questions, les obstacles et les débats qui se posèrent alors : le carcan des accords de coopération, l’africanisation économique et culturelle, le parti unique (« parti-État ou parti-peuple du peuple-classe »), le poids de l’armée, la jeunesse sur place et en exil, le panafricanisme et l’internationalisme…

Nous avons voulu y voir plus clair, à l'occasion d’un colloque qui s’est tenu à Paris : « Les expériences du socialisme en Afrique ». Nous avons voulu détailler quelques-unes de ces tentatives des années 1960 et 1970, qui s'inspirèrent des traditions du continent tout en puisant dans les modèles soviétique, chinois, ou cubain. Les deux vidéos ci-dessous approfondissent les situations propres au Congo-Brazzaville et à l’Éthiopie d’une part, à la Tanzanie et au Bénin (avec un détour par le Sénégal) d’autre part. Il nous a semblé intéressant de faire ainsi revivre, avec la distance que permettent les études historiques, une option un temps vivace, que le capitalisme mondialisé a mise sous l’éteignoir…

© Mediapart

La première vidéo (ci-dessus) rappelle d'abord, à propos de l'expérience socialiste menée au Congo, les espoirs nés de la chute, en 1963, de l'abbé Fulbert Youlou, « acquis à l'impérialisme international ». Scholastique Dianzinga, de l'université Marien Ngouabi (Brazzaville), rappelle ce que fut, crut être et sembla être (« il y avait beaucoup de “isme” ») un tel « bouleversement », par-delà l'illusion lyrique – notamment dans le domaine de l'éducation.

À 10 min 30, la question irrésolue – sinon, à sa façon, par l'armée – de l'État-nation dans l'Afrique post-coloniale. À 13 min 30, Scholastique Dianzinga, en guise d'ego-histoire, revient sur son expérience à l'Union révolutionnaire des femmes du Congo.

À 15 min 15, le chercheur Pierre Guidi expose ce qui devait mener au renversement de l'empereur Haïlé Sélassié Ier, en 1974, dans une Éthiopie qui allait se donner au Derg (Gouvernement militaire provisoire de l'Éthiopie socialiste). Époque marquée par une « terreur rouge » : le massacre de l'opposition civile, qui se voit voler le marxisme-léninisme par une junte en mal de corpus. La violence est réelle et permanente, mais les structures d'embrigadement offrent des espaces de liberté, en particulier pour les femmes, tout comme au Congo.

À 19 min, la réforme agraire : nationalisation et redistribution des terres, avec adhésion paysanne au régime. À 23 min, un socialisme éthiopien né dans la violence et emporté par la violence.

© Mediapart

La seconde vidéo (ci-dessus) revient sur l’Ujamaa (familialisme) de Julius Nyerere (1922-1999), qui dirigea la Tanzanie, comme premier ministre de 1960 à 1961, puis en tant que président de la République, de 1964 à 1985. Marie-Aude Fouéré évoque le projet de société et les concepts alors mobilisés, ainsi que les mesures concrètes mises en place (« villagisation » en particulier). Se dessine un régime misant sur la paysannerie, tenant un discours égalitaire et instaurant, pendant une dizaine d’années à partir de 1967, une expérience à la fois syncrétique, habile et spécifique.

Françoise Blum (à 9 min) explique qu’il n’y a jamais eu de « placage » des modèles soviétique, chinois ou cubain et insiste sur leur « adaptation » à l’Afrique. Le marxisme, alors considéré comme une science en plus d’une idéologie d’affranchissement, semblait donner les outils pour sortir le continent du sous-développement, tout en réactivant les structures traditionnelles africaines offrant un terrain propice au socialisme. Pour nuancer ce tableau : coup de projecteur sur le marxisme-léninisme au Bénin.

À 14 min 30, Françoise Blum récuse la distinction tentée entre d’une part les militaires soudards et les civils intellectuels, qui se réclamèrent du socialisme – au sommet de l’État, une fois celui-ci conquis : « Les militaires marxistes en Afrique n’étaient pas forcément des brutes épaisses. »

À 18 min, détour par « le peuple-classe » – cher au Guinéen Ahmed Sékou Touré –, ainsi que par la question du nationalisme.

À 21 min : y a-t-il un avenir autre qu’un réservoir de nostalgie post-coloniale pour le socialisme en Afrique ?…

À consulter, sous l'onglet “Prolonger”, les précédentes séances organisées avec le Centre d'histoire sociale du XXe siècle (CHS).

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Depuis avril 2010, Mediapart, en partenariat avec le CHS (Centre d'histoire sociale du XXe siècle : Paris I-CNRS), rebondit sur une question d'actualité en l'approfondissant grâce à des experts, généralement universitaires. 

Françoise Blum est la cheville intellectuelle de ce projet. Les séances se tenaient jusqu'en 2014 dans la bibliothèque Jean-Maitron du CHS, rue Malher, à Paris (IVe). En 2015, nous avons migré dans le studio aménagé par Mediapart en ses locaux.