Radio France: Mathieu Gallet évince Philippe Meyer

Par

L’une des voix les plus connues de France Inter, qui anime le samedi l’émission « La prochaine fois, je vous le chanterai », sera bientôt supprimée de l'antenne. 

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

L’une des voix les plus connues de France Inter, celle de Philippe Meyer, qui anime le samedi de 12 heures à 13 heures, l’émission « La prochaine fois, je vous le chanterai », consacrée à la chanson française, sera bientôt interdite d’antenne. Au terme d’une procédure passablement chaotique, ne respectant aucune des règles du code du travail, l’animateur a appris que son émission ne serait pas reconduite après l’été. Le motif officiel est que Radio France a choisi d’interdire à l’avenir les doubles collaborations : l’intéressé serait donc concerné puisqu’il est par ailleurs le producteur sur France Culture de l’émission « L’esprit public ». Mais au sein de la maison ronde, l’opinion dominante est qu’il s’agit d’un licenciement déguisé et que le chroniqueur fait les frais à retardement de la tribune qu’il avait signée dans Le Monde, au plus fort du conflit qui avait paralysé, début 2015, la radio publique.

Philippe Meyer Philippe Meyer
Philippe Meyer, 69 ans, est l’une des grandes voix de Radio France. Il y a fait son entrée le 5 mars 1982, en prenant pied d’abord à France Inter. Puis, à partir de 1984, il a aussi eu une collaboration avec France Culture. Au fil des années, le chroniqueur s’est ensuite impliqué dans deux émissions qui ont connu, chacune dans leur registre, un fort succès. Sur France Inter, Philippe Meyer a ainsi commencé à animer à partir de l’année 2000 l’émission « La prochaine fois, je vous le chanterai », qui s’est installée comme l’émission vedette du samedi parmi les radios généralistes (on peut retrouver ici ses émissions les plus récentes). Et sur France Culture, depuis 1998, il est donc aussi le producteur de « L’esprit public » dont l’ambition est de contribuer à une « mise en perspective de l'actualité politique au cours d'un débat d'intellectuels engagés » (on trouvera ici les podcasts les plus récents) ; laquelle émission est aussi l’une de celles qui a la plus forte audience sur France Culture.

Alors, pourquoi la direction de Radio France décide-t-elle de pousser vers la sortie l’un de ses chroniqueurs vedettes ? En fait, cela s’est fait de manière confuse. Le 26 avril, le directeur des antennes de Radio France, Frédéric Schlesinger, annonce à Philippe Meyer que son émission ne sera pas reconduite sur France Inter la saison prochaine sur décision du PDG de Radio France, Mathieu Gallet, et qu’il ne restera qu’une saison de plus à France Culture, avant d’être invité à prendre sa retraite. Motif officiel : plus de double collaboration ! Ni pour Philippe Meyer, ni pour Laure Adler.

Sur le coup, Philippe Meyer, qui a travaillé à Radio France sous un statut d’intermittent depuis 34 ans, ne se rebelle pas, même si, compte tenu des audiences, les rémunérations qu’il perçoit sont trois fois plus importantes sur France Inter que sur France Culture. Tout juste demande-t-il à pouvoir rencontrer le directeur des relations humaines (DRH) de Radio France pour évoquer les conséquences matérielles et morales de sa mise à l’écart.

Mais cela s’avère impossible. Le DRH de Radio France, Jean-Claude Luciani, qui est l’ancien conseiller social d’Emmanuel Macron au ministère de l’économie, ne donne pas suite. Voici le récit que Philippe Meyer en fait, le 6 juin, dans une lettre adressée au DRH : « Le 6 mai, je me suis étonné auprès de [Frédéric Schlesinger] de ne pas avoir de vos nouvelles. Il m’a indiqué qu’il vous relançait sans délai. Le 17 mai, je l’ai informé que la situation restait inchangée, il m’a répondu qu’il vous demandait à nouveau de me contacter. Le 31 mai, je lui ai indiqué que je restais sans nouvelles. Il m’a fait savoir dans la journée qu’il était allé vous voir et que vous lui aviez assuré à nouveau que vous prendriez mon attache “rapidement”. Le 3 juin, toujours sans nouvelles, j’ai eu la bonne fortune de vous croiser à la cafétéria. Je vous ai fait remarquer que vos engagements auprès du directeur des antennes n’avaient pas été tenus et que plus d’un mois était à mes yeux un délai trop long. Vous m’avez répondu : “Un mois, c’était hier” et vous avez paru trouver que cette réponse désinvolte constituait un mot d’esprit. »

En somme, la présidence de Radio France a choisi de mettre Philippe Meyer dehors et de ne pas même y mettre les formes que le droit social reconnaît ordinairement – encore que le code du travail ne semble guère être en vogue par les temps qui courent dans les milieux gouvernementaux.

La nouvelle s’est donc aussitôt propagée dans Radio France : la direction veut sanctionner Philippe Meyer, même si le prétexte est l’arrêt des doubles collaborations. « C’est un choix éditorial », confie au Monde le directeur délégué aux antennes et aux programmes, Frédéric Schlesinger, qui promet au producteur « un rôle élargi » sur France Culture. Mais cette présentation des choses est jugée fantaisiste par beaucoup à Radio France. La vraie raison de la mise à l’écart de Philippe Meyer, c’est vraisemblablement la tribune qu’il a confiée au Monde le 27 mars 2015, sous le titre « Il faut stopper la dérive de Radio France », au plus fort de la grève de Radio France de l’an passé – c’est du moins l’opinion dominante au sein de la maison ronde, et c’est aussi l’intuition du principal intéressé.

Dans cette tribune, Philippe Meyer disait en effet, clair et net, ce qu’il pensait du PDG de Radio France, dont Le Canard enchaîné venait de révéler les dépenses somptuaires : « Les informations publiées semaine après semaine par Le Canard enchaîné ne sont pas pour rien dans la grève de Radio France, mais on aurait tort de croire qu’elles en sont la cause unique ou même principale. D’ailleurs, lorsque, il y a un an, le même hebdomadaire révéla que le premier geste du PDG fraîchement nommé à l’unanimité par le CSA avait été de réclamer à sa tutelle une substantielle augmentation de salaire, aucune vague d’indignation, de réprobation ou même de simple déception ne parcourut la Maison ronde. C’est qu’en 2014, après cinq ans d’une gouvernance médiocre, à la fois indolente et brutale, confiée par Nicolas Sarkozy à des amis ou à des complaisants, les personnels de Radio France n’accordaient d’importance qu’à une chose : avoir enfin un projet et un patron. Lors de l’arrivée de leur nouveau président, la plupart des collaborateurs avaient, comme ils l’ont aujourd’hui, conscience de l’importance des défis à relever. »

Mais, au-delà de cette charge, Philippe Meyer s’était surtout appliqué à défendre le service public et à brocarder les dérives qui l’abîment : « Certaines méthodes couramment utilisées feraient même rougir dans des entreprises dont le profit est le seul but affiché. Certains manquements, s’ils n’étaient pas le fait d’une société dont l’État est l’actionnaire principal, conduiraient leurs responsables devant les tribunaux », s’indignait-il.

Avec un peu plus d’un an de recul, c’est cette lucidité dont il fait aujourd’hui les frais. Mais s’il s’agit effectivement d’une vengeance, pourquoi la mener de manière aussi maladroite et aussi désordonnée, sans même se conformer, au moins dans les apparences, aux procédures normales ? La question fait sourire Philippe Meyer car même quand il en va de lui-même, le chroniqueur ne perd pas son sens de l’humour : Radio France a cela aujourd’hui de commun avec l'URSS de Staline, s’amuse-t-il, que « c’est le pays du mensonge déconcertant… ».

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous