Un manuscrit de «L’Ethique» de Spinoza se cachait dans les archives du Vatican

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Un manuscrit mystérieux enfoui pendant des siècles, un conflit religieux, une trame philosophique, l’histoire de l’Inquisition et la géographie de l’Italie… L'incroyable découverte de chercheurs italiens met le monde des spinozistes européens en émoi.
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Un manuscrit mystérieux enfoui pendant des siècles, un conflit religieux, une trame philosophique, l’histoire de l’Inquisition et la géographie de l’Italie… Nous ne sommes pas dans Le Nom de la rose, le roman d’Umberto Eco, mais dans le milieu des spinozistes européens. Deux chercheurs viennent de faire, dans les archives vaticanes, une incroyable découverte : un manuscrit de L'Ethique, l’œuvre majeure de Baruch Spinoza, et une des plus importantes de la philosophie occidentale.

Baruch Spinoza Baruch Spinoza
Toutes les éditions de L’Ethique devaient, jusqu’ici, s’appuyer sur le texte établi par les amis de Spinoza peu après sa mort, publié dans les Opera Posthuma de 1677. Quitte à les corriger par des conjectures ou à les compléter par un recours, incertain, à la version néerlandaise des Nagelate Schriften, mais sans pouvoir s’appuyer sur aucun manuscrit.

«Nous ne possédons quasiment rien qui soit de la main de Spinoza, à l’exception de quelques lettres», explique Pierre-François Moreau, professeur à l’Ecole normale supérieure de Lyon et spécialiste de Spinoza. «Au XVIIe siècle, comme le rappelle le chercheur néerlandais Piet Steenbakkers, à qui nous devons notre connaissance des problèmes d’édition liés à L’Ethique, lorsqu’un livre était imprimé, il était fréquent que le manuscrit soit ensuite jeté. Et Spinoza, contrairement à son contemporain Leibniz, dont la Bibliothèque de Hanovre regorge de manuscrits, n’avait pas un statut social tel que tous ses écrits aient été conservés.»

« Mais tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare. » Cette phrase, qui clôt L'Ethique, est un joli résumé de ce qui vient d’arriver à deux chercheurs installés à Rome. Elle constitue surtout le vecteur grâce auquel Leen Spruit, historien et philosophe néerlandais, a repéré l’existence du manuscrit. «C’est un rêve d’enfant. En octobre dernier, les archives du Vatican m’ont donné une liste de plusieurs manuscrits transférés en 1922 au Saint Office depuis les archives de l’Inquisition. Dans cette liste, la cote Vat. Lat. 12838 ne contenait ni titre, ni nom d’auteur, mais, comme c’est souvent l’usage, la première et la dernière phrase du manuscrit…»

Après avoir demandé aux archives vaticanes de lui sortir cet étrange document, Leen Spruit contacte Pina Totaro, célèbre spinoziste italienne, qui a été la première à avoir soupçonné qu’un manuscrit de L’Ethique se trouvait probablement, quelque part, à Rome. Mais, concède Leen Spruit, «jusqu’ici, cette idée me faisait plutôt sourire».

Pourtant, le raisonnement de Pina Totaro est le bon. Il se fonde sur sa connaissance des échanges intellectuels de l’époque et ses recherches effectuées dans les archives de la congrégation responsable d’établir la liste des ouvrages interdits par l’Eglise catholique. Lorsqu’un livre était ainsi mis à l’index, comme cela avait été le cas pour les écrits de Spinoza, il était non seulement interdit de le publier et de le faire circuler, mais même de le détenir dans sa bibliothèque.

«Quand Leen Spruit m’a téléphoné un soir, en me disant “Pina, il y a peut-être quelque chose d’intéressant, si tu peux venir avec moi demain à la bibliothèque vaticane”, j’étais tellement excitée que j’ai à peine pu dormir », se souvient Pina Totaro. «A 8h30, j'étais devant la porte de la salle des manuscrits. Et je ne pourrai jamais oublier l’émotion qui m’a submergée quand j’ai vu que c’était bien le manuscrit de L’Ethique, au complet.»

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