Wendy Brown explore notre «condition d’impuissance»

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Encore un livre sur les méfaits du néolibéralisme ? Oui, mais l’ouvrage de Wendy Brown, s’il expose certains éléments déjà ressassés, les reformule en s’intéressant à la façon dont la « raison néolibérale » sape non seulement la réalité démocratique, mais aussi sa possibilité.

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Wendy Brown, professeure de science politique à l’université de Californie à Berkeley, auteure notamment des Habits neufs de la politique mondiale : néolibéralisme et néoconservatisme (Les Prairies ordinaires, 2007) et de Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique (Les Prairies ordinaires, 2009), publie la traduction en français, aux éditions Amsterdam, de son dernier essai, Défaire le dèmos. Le néolibéralisme, une révolution furtive.

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Cette idée de « révolution furtive » est liée, pour la chercheuse, au travail de sape souterrain que la raison néolibérale a opéré sur la notion et la possibilité même de la démocratie, travail de sape qui s’avère plus discret mais tout aussi préoccupant que l’augmentation vertigineuse des écarts de patrimoine ou le retrait de la « main gauche » (celle de la « providence ») de l’État.

Elle estime en effet que « dans le monde euro-atlantique, la néolibéralisation de la vie quotidienne semble susciter aujourd’hui un certain degré de mécontentement ou du moins une forme de malaise. Mais cette insatisfaction quotidienne s’attache surtout à l’engendrement par le néolibéralisme d’inégalités extrêmes, à la marchandisation forcenée et invasive qu’il induit, au démantèlement des biens publics et à la marchandisation de la vie et de l’espace publics ».

Pour la chercheuse, « la menace que le néolibéralisme représente pour la démocratie suscite bien moins d’inquiétude », sans doute parce que les « incursions, les inversions et les transformations sont plus subtiles que ce que peuvent faire ressortir les comparaisons entre les bénéfices des banquiers milliardaires et les conditions de vie des habitants des bidonvilles ». Sans doute à la fois parce que la démocratie « était déjà réduite à peau de chagrin (à la proclamation de droits et aux élections) avant la néolibéralisation » et parce que « la rationalité néolibérale est parvenue à assimiler de la façon la plus efficace qui soit capitalisme et démocratie ».

Si un tel processus peut demeurer discret et furtif, c’est aussi parce que le néolibéralisme n’a « pas de coordonnées fixes ou établies » et constitue un phénomène « simultanément mondial et changeant, différencié, non systématique et impur », qui lui permet de se déployer sans offrir de prises aisées.

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Comprendre alors comment le néolibéralisme est parvenu à « défaire le dèmos », c’est-à-dire à évacuer le peuple de la démocratie, exige de voir ce qu’on regroupe sous le vocable de néolibéralisme, pas seulement comme un « ensemble de politiques économiques », mais aussi comme une rationalité, largement disséminée, qui « métamorphose tous les domaines et toutes les activités humaines, ainsi que les êtres humains eux-mêmes ».

L’économisation néolibérale, écrit-elle en effet, « remplace le lexique politique par le lexique du marché. La gouvernance remplace le lexique politique par le lexique du management. La combinaison des deux transforme la promesse démocratique d’un pouvoir partagé en promesse d’entreprise et de gestion de portefeuilles tant au niveau individuel que collectif ».

Et crée ainsi un monde où « la légitimité et la mission de l’État sont de plus en plus liées à la croissance économique, à la compétitivité à l’échelle mondiale et au maintien de la cote de crédit ». Et où, partant, « les préoccupations liées à la justice démocratique libérale reculent ».

Ce phénomène, pour Wendy Brown, se laisse saisir plus précisément à travers le fait qu’avec la transition de la démocratie libérale vers la démocratie néolibérale, c’est toute la vertu civique qui est redéfinie « comme esprit d’entreprise et investissement de soi », mais aussi, sous l’effet des politiques d’austérité qui accompagnent structurellement le néolibéralisme, comme « sacrifice partagé, régulièrement exigé par les chefs d’État et les chefs d’entreprise ».

Un sacrifice qui n’a plus la vertu de restaurer un ordre commun, comme il pouvait l’avoir dans le cadre d’une dimension religieuse ou sacrée. Et qui franchit une nouvelle étape par rapport aux promesses, même trompeuses, de la théorie économique du « ruissellement » qui, dans les années 1980, promettait que la richesse engendrée par les géants bénéficierait aux petits.

« Aujourd’hui, écrit la chercheuse, aucune promesse de ce genre n’est faite au citoyen sacrificiel », puisque « au lieu d’être protégé et préservé, le citoyen responsabilisé tolère insécurité, privation et extrême vulnérabilité aux risques pour maintenir la compétitivité, la croissance et la cote de crédit de la nation conçue comme une entreprise ». 

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Par ce processus, cette « rationalité néolibérale fabrique quelque chose de bien pire qu’une cage derrière les barreaux de laquelle de plaintives créatures entrevoient une inatteignable liberté », pour reprendre l’image de Max Weber, dont Wendy Brown juge désuète la théorie selon laquelle l’ironie du capitalisme tenait au fait que ce projet de maîtrise humaine aboutissait à une machinerie de domination sans précédent, emprisonnant l’homme dans une cage d’acier.

Même l’image que Marx dressait du capitalisme, « celle d’un vampire exploiteur, aliénant, fourbe, mû exclusivement par la recherche du profit, farouchement expansionniste, fétichiste, qui bafoue les valeurs les plus sacrées et les efforts les plus louables – semble elle aussi en deçà de ce qu’a engendré la rationalité néolibérale ».

Weber et Marx partaient en effet du principe qu’il y avait un extérieur politique et un intérieur subjectif en porte-à-faux avec le capitalisme – « une vie politique incluant au moins une promesse de liberté, d’égalité et de souveraineté populaire, et une forme de personnalité subjective attachée à des idéaux de mérite, de dignité, d’autonomie, voire de grandeur d’âme ». Or ce sont précisément, affirme la chercheuse, « cet extérieur et cet intérieur que la reconfiguration des États, des citoyens et des âmes […] par la raison néolibérale menacent de faire disparaître ».

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L’idée que le néolibéralisme n’est pas seulement « une réaction économique et politique historiquement spécifique contre le keynésianisme et le socialisme démocratique », mais aussi « une pratique plus générale consistant à “économiser” des sphères et des activités jusque-là gouvernées par d’autres systèmes de valeurs » n’est guère novatrice. En France, elle a notamment été formulée par Christian Laval et Pierre Dardot dans leur ouvrage La nouvelle raison du monde (La Découverte, 2009).

Beaucoup des choses que Wendy Brown décrit sont déjà connues et reconnues : « intensification des inégalités, marchandisation et commercialisation éhontées, influences toujours croissantes des entreprises sur la conduite de l’État… ». Même son idée centrale que le « néolibéralisme mercatise toutes les sphères » pourrait remonter au moins aux analyses, déjà anciennes, de Karl Polanyi.

L’ouvrage donne d’ailleurs parfois l’impression de forcer certaines ruptures liées à cette révolution néolibérale, par exemple sur la marchandisation de la vie intime, qui n’a peut-être pas attendu le néolibéralisme pour exister, quand on se souvient notamment des pratiques de dot…

Mais, même s’il emprunte des sentiers déjà battus, voire parfois rebattus, le livre de Wendy Brown a l’intérêt de se concentrer sur les façons dont le néolibéralisme « est en train de discrètement défaire les éléments fondamentaux de la démocratie ». Sans se contenter, pour cela, de dénoncer les attaques et pressions que les multinationales ou les lobbys font subir aux peuples.

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