Morin, Ramadan: l'incrédule et le dévot prêts pour la révolution

Par

Une partie de la presse française empoisonne l'esprit public avec des sornettes islamophobes. Un antidote s'impose : L'Urgence et l'essentiel (Don Quichotte), dialogue fructueusement turbulent entre Edgar Morin et Tariq Ramadan.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

L'aversion prend ses aises en France. Cela en devient tout un poème, qui pourrait s’intituler L’Invitation au chicayage : « Haïr à loisir/ Haïr et mourir/ Au pays qui me ressemble ! » Quel est donc, de Valeurs actuelles à Manuel Valls, l’unique objet d’un tel ressentiment ? L’islam, pardi ! Pas une semaine sans des imprécations de Mimile, qui s’abattent sur la religion honnie, les mahométans, leurs porte-voix et complices – car cinquième colonne il y a !

Dernier exemple en date : Le Figaro Magazine. Le journal de M. Dassault, dans un article mariant l’amalgame à la vacuité, pilonne les représentants de l’anti-France, c’est-à-dire ceux qui s’opposent à l’islamophobie galopante dans notre étrange pays. Le tout sous un titre délirant, digne des sycophantes surchauffés de nos années 1930 : « Politiques, journalistes, intellos : enquête sur les agents d’influence de l’islam. »

Capture d'écran du site du Figaro Capture d'écran du site du Figaro
Épinglés sur fond vert, comme de bien entendu, les coupables sont désignés à la vindicte populaire de droite (Edwy Plenel, dénoncé au premier chef, a répliqué ici). L’avis de recherche ainsi publié sous couvert d’investigation a ceci de curieux : le bon sens y devient intolérable, l’évidence y est criminalisée. Ce qui devrait aller de soi fait sortir Le Figaro Magazine de ses gonds.

Le philosophe Edgar Morin, qui ne s’oppose pas à l’existence d’Israël mais s’oppose à l’existence qu’Israël fait mener aux Palestiniens, se voit fustigé pour oser estimer que l’État hébreu transforme en ghettos les territoires occupés depuis 1967. Soudain ce b.a.-ba vire au SOS, par la grâce du Figaro en furie !

Capture d'écran du figaro.fr Capture d'écran du figaro.fr
Idem concernant Tariq Ramadan. Celui-ci a certes estimé que Mohamed Merah, le tueur de Toulouse en 2012, était « coupable et à condamner ». Mais au lieu de se contenter d’un tel verdict sans appel – seul propos ayant manifestement droit de cité pour Le Figaro –, l’essayiste musulman s’est mêlé de contextualiser l’affaire, alors que nous savons tous, depuis la fatwa de Manuel Valls après le massacre du Bataclan le 13 novembre 2015, « qu’expliquer de tels actes, c’est déjà vouloir un peu excuser ».

Tout à son « affiche verte » qui voue au pilori, Le Figaro cite à la fois comme pièce à conviction et circonstance aggravante un livre de dialogue entre les susnommés Morin et Ramadan. Si tout cela ne témoignait pas de l’abaissement tragique du débat dans notre Ve République fourbue sur sa litière, on rirait volontiers d’un tel crétinisme digne d’une blague yiddish de jadis : d’abord ce bouquin est dangereux, ensuite je ne l’ai pas lu et de toute façon s’il ne prône pas la guerre de religion, c’est qu’il camoufle ses intentions bellicistes !

À Mediapart, nous avons la faiblesse d’examiner la matière pour éventuellement juger sur pièce. Nous avons donc déjà rencontré Tariq Ramadan, pour l’interroger plutôt que de le décréter infréquentable au prétexte que son prénom trahirait une volonté inextinguible de Reconquista islamiste : Tariq ne renvoie-t-il pas à Tariq Ibn Ziyâd, parti du Maroc à la conquête de l’Espagne en 711 – d'où le toponyme Gibraltar (djebel Tariq : جبل طارق) ? Nous avions chaque fois trouvé Tariq Ramadan davantage prompt à nous tenir un propos plus proche d’une analyse post-marxiste que d’un prêche musulman – ses contempteurs y détectent sans doute la preuve irréfutable de son fondamentalisme religieux maquillé en discours social !

Et voici que dans une nouvelle manifestation de notre inconscience pendable, nous avons lu, au lieu de l’agonir préventivement les yeux bandés, L’Urgence et l’essentiel (Éd. Don Quichotte), le dialogue entre Edgar Morin et Tariq Ramadan. Celui-ci, p. 87, y déclare : « Je ne cesse de dire aux musulmans de cesser de parler de “musulmans” et de “non-musulmans”, car cela traduit non seulement une vision binaire du monde mais nous fait définir autrui à partir de notre propre point de vue. Ils n'aimeraient pas, eux non plus, être appelés “non-juifs” ou “non-chrétiens” ou “non-bouddhistes”. Il faut appeler les gens par leur nom de là où ils se trouvent et non de là où nous les observons. »

Le Figaro préfère être aveugle que de lire ça ! Pour tenter de dessiller nos adeptes nationaux de la cécité volontaire, voici un autre extrait du propos de Tariq Ramadan : « Jusqu'à aujourd'hui encore, dans les sociétés majoritairement musulmanes, on ne reconnaît aucune place à l'athée. C'est presque un impensé. Sur le plan légal, il est apparu que seules étaient reconnues les trois religions monothéistes puisqu'il s'agissait des “gens du Livre”. Pourtant, l'histoire de la civilisation et de la pensée musulmanes a été bien plus riche que cela dans les communications et les échanges avec les traditions grecques, indienne, chinoise, etc. Cette richesse s'est perdue avec la restriction du cadre légal, et les lectures plus littéralistes et normatives. »

Comme dans la plupart de ses interventions publiques à la rhétorique millimétrée, Tariq Ramadan se montre inaccusable à défaut d'être insoupçonnable. Encore un exemple : « Il faut absolument refuser cette posture qui consisterait à dire et à répéter que les dérives des sociétés majoritairement musulmanes sont exclusivement dues à la main étrangère : l'Occident, la colonisation, la présence d'Israël, les forces économiques dominantes, etc. Ces explications ne peuvent suffire et sont même dangereuses. »

Toutefois, et c'est tout l'intérêt de la conversation au long cours que constitue un tel livre d'entretien, le même Ramadan se laisse aller à céder aux réflexes et facilités qu'il prétend combattre et endiguer. Pointer les rapports de domination lui permet parfois de s'exonérer d'une réflexion introspective voire autocritique. Balayer la notion d'« islamo-fascisme » avec l'épithète « prétendu » évite de la démystifier. Pister « une multinationale comme G4S, troisième dans le monde et extrêmement puissante, qui opère dans les prisons américaines mais également jusqu'aux check-points de la Palestine occupée », incite à soutenir que « la boucle est bouclée » et que « tout est lié ».

D'où des assertions parfois heurtées, sinon complotistes : « Après le 11 septembre 2001, Bush a affirmé qu'il allait faire payer aux coupables et il cibla le peuple afghan. Hollande a développé la même rhétorique en affirmant que sa réponse à Charlie ou au Bataclan serait d'aller bombarder la Syrie. » Ces deux phrases comportent deux inexactitudes : Bush ne ciblait pas « le peuple » afghan mais une composante extrémiste, les Talibans ; Hollande n'a pas développé la même rhétorique que Bush.

Au point qu'Edgar Morin morigène de temps en temps, l'air de rien, son puîné de 41 ans – l'un est né en 1921, l'autre en 1962 : « Je pense à la nécessité d'une pensée globale qui soit en même temps une pensée complexe. » Morin préfère déceler ce qui s'entrechoque plutôt que de guetter ceux qui tirent les fils. Son raisonnement ne s'encombre pas des diverses « mains invisibles » qui imprimeraient la cadence, mais s'immerge dans le chaos, l'imprévu, toutes les puissances de transformation du réel qui fermentent : « Nous croyons être responsables jusqu'à une certaine limite, mais nous sommes manœuvrés par des forces occultes que nous ignorons. »

Et c'est là que le nonagénaire, qui se définit à la fois comme « sceptique », « rationnel » et « mystique », en remontre au quinquagénaire qui compte sur Dieu. L'un cavale en liberté tandis que l'autre se cramponne à son catéchisme. L'un cherche des tremplins là où l'autre s'appuie sur des amortisseurs. L'un s'en tient aux paris, l'autre les récuse. « J'aime le mot “pari”, qui indique l'incertitude du résultat, on doit savoir qu'il ne suffit pas de vouloir quelque chose et même de se donner les moyens les meilleurs pour réussir. » (Edgar Morin) « Devant Dieu, ma conscience n'est pas invitée à parier, mais à choisir au mieux de mes capacités. » (Tariq Ramadan)

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Le titre du livre reprend, en la fragmentant, une citation célèbre d'Edgar Morin : « À force de sacrifier l'essentiel pour l'urgence, on finit par oublier l'urgence de l'essentiel. » (La Méthode. Éthique, Seuil, 2004).

J'ai éprouvé le besoin essentiel de lire en urgence L'Urgence de l'essentiel (dont j'avais reçu les épreuves) ce week-end, après avoir découvert l'inanité scélérate de la pseudo « enquête » du Figaro « sur les agents d’influence de l’islam ».

Don Quichotte est l'éditeur de Mediapart.