Comment Natacha Polony s’est imposée parmi les «éditocrates»

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À un moment où les faiseurs d’opinion saturent plus que jamais l’espace médiatique, Les Éditocrates 2, Le cauchemar continue..., publié ces jours-ci aux éditions La Découverte, fait œuvre d’utilité publique en analysant les pratiques de cette petite corporation qui assène sa « propagande néolibérale » sur les ondes et les plateaux de télévision. Mediapart publie le chapitre consacré à Natacha Polony, portraiturée en « insoumise réactionnaire ».

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Adulés par les uns, moqués par les autres, ils ont en commun d’être omniprésents dans les médias et sur les réseaux sociaux. Impossible d’ouvrir son poste de télévision ou son téléphone portable, sans être informé de leur dernier clash avec telle ou telle personnalité : ces éditorialistes dépeints dans Les Éditocrates, paru aux éditions La Découverte début avril, ne s’embarrassent d’aucun surmoi pour déverser leur bile réactionnaire. Ils parlent à tort et à travers, de tout et de rien, de manière péremptoire. Et ça marche : leur talentueuse logorrhée est discutée, suscite la controverse, bouscule l’espace public et le champ médiatique, alors qu’elle ne se fonde sur aucun savoir-faire professionnel ni sur aucune connaissance scientifique. À force d’être martelée, elle façonne les esprits en véhiculant les pires préjugés.

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Aujourd’hui comme hier, ces « forgerons de l’opinion » fabriquent du « consentement » : « Par l’incessante répétition des mêmes vraies-fausses évidences, ils contraignent leurs publics – ou peut-être sont-ce des clientèles – dans l’acquiescement aux “réformes” antisociales dont ils assurent, très fidèlement, le service après-vente », observe le journaliste Sébastien Fontenelle, qui cosigne cet ouvrage aux côtés de Mona Chollet et Olivier Cyran, également journalistes, et de Laurence De Cock, historienne. Près d’une décennie après avoir publié Les Éditocrates, ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi, ils reviennent à la charge avec ce nouveau volume, sous-titré Le cauchemar continue…

Qui sont ces commentateurs, habitués à distribuer les bons et mauvais points du haut de leur tour d’ivoire, qui réussissent le tour de force de rester sur le devant de la scène, malgré – ou plutôt grâce à – leurs mensonges éhontés ou leurs approximations ? Un cruel miroir leur est ici tendu. De Franz-Olivier Giesbert à Élisabeth Lévy en passant par Éric Zemmour et Natacha Polony, les auteurs ont sélectionné neuf de ces personnalités médiatiques, caricatures ultimes de la société du spectacle, dont l’une des principales caractéristiques est de s’ériger en briseurs de « tabous » pour mieux défendre une pensée « conformiste », courroie de transmission d’une « propagande néolibérale ».

En dix ans, rien n’a changé ou presque : le petit cercle s’est un peu rajeuni et féminisé, sans que cela ne modifie sa conception d’un monde où le musulman, le migrant, le chômeur ou le syndicaliste est essentialisé et constitué en problème. Pire, selon les auteurs, leur véhémence est toujours plus grande, leur succès dépendant en partie de leur capacité à déraper. Mediapart publie le chapitre consacré à Natacha Polony, nouvelle vedette médiatique, qui assume aussi bien ses affinités avec Jean-Luc Mélenchon qu’avec Nicolas Dupont-Aignan.

 

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Natacha Polony, ou l’insoumission réactionnaire, par Laurence De Cock

Épinay-sur-Seine, Seine-Saint-Denis : c’est là, au lycée Jacques-Feyder, que Natacha Polony a choisi, en 1999, de faire ses premières armes d’enseignante.

Choisi ? Tout le monde sait que l’administration de l’Éducation nationale place ses agents à l’aveugle, et que les professeurs les moins expérimentés sont lâchés dans les zones réputées « difficiles ». Mais la jeune impétrante bénéficie, elle, d’une prévenance particulière : en revenant, bien des années plus tard – le 10 juillet 2015 –, dans le cours d’un entretien avec Philippe Bilger, sur cet épisode démiurgique de son existence, elle racontera avoir reçu, après l’obtention de son agrégation de lettres modernes, un appel du ministère où l’on souhaitait s’assurer qu’une affectation en Seine-Saint-Denis ne l’indisposerait pas trop. Elle assure donc avoir volontairement fait le choix d’aller se confronter, armée de son seul courage, à la réalité de cette banlieue rustaude. « Imaginez, demandera-t-elle à Philippe Bilger – tous deux riront de tant de naïve candeur –, une jeune prof qui arrive et fait étudier “Mignonne allons voir si la rose” à des élèves de seconde. »

 

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L’historienne Laurence De Cock tient un blog sur Mediapart et intervient dans une chronique régulière, Les Détricoteuses, avec Mathilde Larrère, visant à inscrire l’actualité dans le temps long.