Enquête sociologique dans nos rêves

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« Lorsque les enquêtés s’endorment, les sociologues ferment les yeux », laissant l’étude des rêves aux psychanalystes ou aux neurosciences. Faire de nos songes des instruments de compréhension sociale constitue l’ambition imposante du sociologue Bernard Lahire dans son dernier ouvrage. Entretien.

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Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’ENS Lyon, vient de publier L’Interprétation sociologique des rêves (La Découverte), un ouvrage massif qui vise non seulement à faire de nos rêves une matière à enquête, mais à redire l’ambition des sciences sociales et la prétention de la sociologie à « dévoiler les logiques sociales, et ce qu’il faut bien appeler les déterminismes sociaux, à l’œuvre dans l’expérience humaine la plus personnelle ».

En effet, pour le chercheur, « la sociologie des rêves, comme science des déterminations sociales qui entrent en jeu dans l’expression onirique », constitue « une attaque ultime contre les illusions de la liberté et de la volonté du sujet », parce qu’en travaillant sur le rêve et « en montrant que sa fabrication est indissociable des expériences sociales passées comme présentes du rêveur », on constate que « le social gît dans les plis les plus intimes des individus, y compris dans les moments de sommeil où ils semblent les plus déconnectés des réalités sociales ordinaires ».

À l’encontre de « tous ceux qui résistent à l’idée de déterminismes sociaux pesant sur les conduites individuelles », parce qu’ils ont à la fois une vision du social exclusivement collective et une image simpliste et mécaniste du déterminisme, et aiment « faire remarquer que tous les prisonniers ne sont pas issus des groupes dominés de la société, que tous les parlementaires n’appartiennent pas aux classes dominantes, que tous les hommes ne sont pas violents avec leur compagne ou bien que tous les enfants de milieux populaires ne sont pas en échec scolaire, pour faire avancer leur propre interprétation : “c’est la responsabilité individuelle”, “c’est une question de volonté ou d’effort” », Bernard Lahire montre, grâce à son interprétation sociologique des rêves, que « les logiques sociales continuent à marquer leur présence dans l’activité psychique du rêveur, en l’absence immédiate de toute institution, de tout groupe, de toute interaction ou de toute sollicitation extérieure ».

Pour Bernard Lahire, « la sociologie à l’échelle des groupes et des institutions laissait encore la possibilité de pouvoir maintenir l’illusion d’une liberté humaine fondamentale, irréductible. Lorsqu’elle étudie les parcours biographiques, les pratiques et les représentations individuelles, la sociologie commence à bousculer ce mythe de la liberté individuelle ».

Le rêve, écrit le chercheur, est cependant « un objet à la fois très séduisant et très inquiétant pour le sociologue », notamment parce que la curiosité qu’il suscite est balancée par le fait que « le rêve est un phénomène mental, qui se déploie pendant que les sujets dorment et qu’ils sont, de ce fait, dans l’incapacité de parler ». A priori, il échappe à la sociologie parce que le rêve semble être « l’activité à la fois universelle (tout le monde rêve), individuelle (chacun rêve de choses très singulières) et involontaire par excellence ».

Que le rêve constitue une réalité aussi individuelle n’empêche pas qu’elle soit aussi « intrinsèquement sociale ». Certes, « le rêve comme activité solitaire, purement mentale, associée au sommeil et qui ne semble sollicité par personne ni par aucun cadre social, ne ressemble pas a priori à un objet sociologiquement appréhendable ». Mais on peut considérer les rêves « comme des condensés d’expériences sociales mises en forme involontairement par le rêveur durant son sommeil », justifiables de ce fait « d’une analyse sociologique ».

Encore faut-il, pour cela, parcourir les évolutions de la science des rêves, en prenant en charge les apports de la psychanalyse ou des neurosciences, tout en ne butant pas devant les mêmes limites ou impasses auxquelles elles ont été confrontées. « Comme le château du conte de fées, écrit Bernard Lahire, dans lequel on voudrait pénétrer, l’objet-rêves est entouré de ronces et protégé par un dragon. Ces ronces, ce dragon, qui rendent l’accès au rêve difficile, ce sont toutes les tentatives passées d’interprétation des rêves et, tout particulièrement, celle que représente la psychanalyse. »

Dans cet ouvrage, dont le titre pointe directement vers l’ouvrage de référence de Sigmund Freud, Bernard Lahire estime en effet que l’interprétation des rêves proposée par le célèbre psychanalyste viennois est « contestable » et « insuffisante » sur, notamment, « l’idée centrale selon laquelle le rêve serait la réalisation d’un souhait ou d’un désir inassouvi ; sur la nature de l’inconscient ; sur les idées de refoulement, de censure et de contournement de la censure dans le rêve ; sur des réductionnismes explicatifs de type infantile, sexuel et événementiel… »

Pour lui, la psychanalyse a notamment oublié « qu’un monde social englobe les univers familiaux, que les individus ne sont pas réductibles à leur statut de père, de mère, de fils ou de fille, de frère ou de sœur, d’époux ou d’épouse, mais s’inscrivent tout au long de leur vie dans toute une série d’autres univers sociaux hiérarchisés (amicaux, professionnels, religieux, politiques, sportifs, militaires, etc.) où se jouent d’autres jeux de pouvoir et qu’ils sont mus par des désirs multiples socialement constitués plutôt qu’exclusivement sexuels et naturels ».

Surtout, contrairement à la vulgate freudienne selon laquelle « le rêve est censé déguiser l’accomplissement (camouflé) d’un désir inconscient (refoulé) pour passer entre les mailles de la censure », le sociologue y perçoit au contraire « l’espace de jeu symbolique le plus complètement délivré de toutes les sortes de censure, tant formelles que morales, qui saisissent impitoyablement les rêveuses et les rêveurs dès leur réveil ».

Bernard Lahire s’appuie toutefois, pour élaborer sa propre « théorie de l’expression onirique », sur ces travaux précédents, parce que, reconnaît-il, « malgré les limites de l’interprétation psychanalytique des rêves, avec le recul historique, on mesure toutefois le pas franchi par Freud (précédé par des savants tels que Maury ou Hervey de Saint-Denys). Non seulement, il repère des phénomènes de symbolisation, de condensation, de mélange ou de métamorphose partielle ou totale dans les rêves, mais il en saisit les logiques (les associations par analogie ou par contiguïté qui les fondent) ».

Son pari « théoriquement et empiriquement fondé qu’une interprétation scientifique des rêves est possible » impose de préciser ce que peut constituer une telle théorie. Pour lui, « l’erreur de Freud est aussi une erreur sur ce que peut ou ce que doit être une théorie. Il ressent le besoin de trouver la clef qui ouvre tous les rêves alors que cette théorie est par nature vouée à l’échec. Une théorie générale est tout à fait possible et même souhaitable, mais elle ne peut consister à proposer un principe unique d’explication de tous les rêves. La seule chose que peut faire une théorie, c’est de nous indiquer quels processus ou quels mécanismes sont à l’œuvre dans le rêve, de quoi les images du rêve sont faites, et avec quoi – quels types de données sur la vie du rêveur – ces images doivent être mises en relation pour être interprétables ».

Pour cela, « deux erreurs contraires doivent ainsi être évitées quand on interprète un rêve : 1. Celle qui consiste à ne voir dans le rêve que l’expression (déguisée) d’un passé infantile. 2. Celle qui consiste à ne voir dans le rêve que l’expression manifeste (totalement transparente) de préoccupations du moment. La première est le plus souvent commise par la psychanalyse, et la seconde par les analystes du contenu ».

La condition d’une telle théorie est alors double. Reconnaître, comme l’avait déjà fait Freud, que le rêve n’est pas un « flux aléatoire et incohérent d’images, de sons et de sensations dont la production ne dépendrait d’aucun cadre régulateur ni d’aucune logique organisatrice » et savoir que le « contenu manifeste du rêve, celui auquel on a accès par le récit de rêve, n’est pas compréhensible et donc interprétable sans la reconstruction des éléments de la vie du rêveur ».

Comprendre un rêve nécessite donc « d’une part, d’interroger le rêveur sur son rêve, ou en tout cas de recueillir des données de compréhension en rapport avec les différents éléments du rêve, et d’autre part, d’interroger le rêveur sur les éléments structurants de son passé par les moyens de la biographie sociologique », afin de chercher à « savoir ce qui nous travaille obscurément et de comprendre ce qui pense en nous à l’insu de notre volonté ».

Une telle étude produit, pour le chercheur, un double vertige et une double exigence. D’un côté, « si le rêve fait son entrée dans la grande maison des sciences sociales, ce n’est pas pour laisser le lieu en l’état, mais pour en déranger les habitudes et en agencer autrement l’espace ».

De l’autre, écrit Bernard Lahire, « il faut donc se demander ce que la sociologie serait si elle examinait nos vies éveillées avec le regard qu’elle est obligée de porter sur les productions symboliques qui se déploient durant les périodes de sommeil. Elle serait notamment obligée de tenir compte de l’épaisseur et de l’opacité de l’expérience passée engagée dans nos actes corporels comme langagiers, dans nos actions et interactions, dont nous ne saisissons la plupart du temps que la surface ».

 

9782707198662
Bernard Lahire, L’Interprétation sociologique des rêves, La Découverte, 498 pages, 25 euros.

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