Delphine Horvilleur: «L’antisémite à travers les siècles est toujours un intégriste»

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Alors que le ministère de l’intérieur a annoncé un bond des actes antisémites de 74 % en France en 2018 et que la justice a été saisie à la suite de plusieurs actes antisémites à Paris et à Sainte-Geneviève-des-Bois, entretien avec Delphine Horvilleur, rabbin et figure singulière du judaïsme français, qui publie un livre sur la question. 

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Augmentation, en 2018, de 74 % des actes antisémites mesurés par le ministère de l’intérieur ; graffiti « Juden » inscrit sur un magasin de l’enseigne Bagelstein sur l’île Saint-Louis ; croix gammées recouvrant le visage de Simone Veil sur deux boîtes aux lettres posées devant la mairie du XIIIe arrondissement à Paris ; déprédation des arbres plantés en la mémoire d’Ilan Halimi, séquestré et torturé à mort par le « gang des barbares » en février 2006 parce que juif et présumé riche, à Sainte-Geneviève-des-Bois dans l’Essonne ; ou encore « quenelle » collective réalisée en marge des manifestations des gilets jaunes…

Lorsque Delphine Horvilleur, rabbin et directrice de la revue Tenou’a, a commencé l'écriture de son ouvrage Réflexions sur la question antisémite, que viennent de publier les éditions Grasset, la haine antijuive ne s'affichait pas aussi ostensiblement sur certains murs de la région parisienne. Mais la rabbin, figure singulière du judaïsme français, repérait déjà, ici ou là, une petite musique en forme de ritournelle hostile et entêtante.

Pour comprendre comment la haine des Juifs traverse les époques et les continents, tout en se reconfigurant, Delphine Horvilleur emprunte, dans un ouvrage qui réussit le tour de force de proposer une lecture originale et drôle d’une réalité enracinée et tragique, une voie inédite : une enquête dans la littérature rabbinique.

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Cette enquête se fonde sur des textes parfois millénaires, mais se confronte aux réalités contemporaines, qu’il s’agisse de l’existence ou non d’un « nouvel antisémitisme », des contours de la critique d’Israël ou de la tuerie commise dans la synagogue de Pittsburgh l’automne dernier.

Étudier précisément la littérature juive offre, selon Delphine Horvilleur, non seulement une « lecture originale de la psyché de l’oppresseur », mais aussi des pistes sur l’origine du phénomène, voire des éléments de « dépassement de ses conséquences pour le groupe qui en est frappé ».

Dans cet ouvrage, qui évite autant les pièges de l’instrumentalisation de l’antisémitisme que les risques de sa sous-estimation, la femme rabbin explore les raisons pour lesquelles le peuple juif, depuis des siècles, est perçu « comme à la fois dispersé et à part, mêlé à tous mais refusant de se mélanger, indiscernable mais non assimilable », faisant peser sur lui « dès lors, un soupçon de non-allégeance, qui justifie à terme son départ ou son élimination physique ».

Si la haine des Juifs, qui leur reproche tout et son contraire, échappe à toute logique, précise Delphine Horvilleur, « il est peut-être vain et immoral de lui chercher des modalités explicatives, ou d’analyser le raisonnement de ses agents. Inutile, à moins d’interroger ce que le haineux exècre exactement à travers le Juif, et de quoi sa détestation est le nom ».

Entre exégèse de la Torah, maniement de l’humour noir et réflexion sur le contemporain, Réflexions sur la question antisémite avance la thèse, singulière mais convaincante, que la haine du Juif proviendrait d’abord du fait qu’on « le croit capable de rendre les frontières poreuses, d’introduire ou de créer la faille dans le corps social ». L’auteur de la tuerie commise dans une synagogue de Pittsburgh, en octobre 2018, accusait ainsi les Juifs de faciliter l’arrivée massive de migrants et de permettre, de ce fait, la décomposition de l’Amérique blanche…

Pour Delphine Horvilleur, notamment du fait de la destruction du Temple, « le judaïsme est l’enfant d’une cassure, le résidu d’un effondrement. Il s’érige sur un gouffre qui ne cherche pas à être colmaté ». Dès lors, « la vie juive ne se construit que dans la conscience d’une incomplétude qui lui tient lieu de fondement ». Une réalité qui ne peut que susciter la haine des partisans de l’intégrité et faire enrager les antisémites, au sens où « la construction juive sur la brisure crée un système qui devient presque increvable ».

Dans cet ouvrage, Delphine Horvilleur prolonge la réflexion sur le fondamentalisme et l’obsession de l’origine qu’elle avait menée, en dialogue avec l’islamologue Rachid Benzine, dans Des mille et une façons d’être juif ou musulman (Le Seuil, 2017). Elle poursuit aussi ses questionnements sur les articulations entre le sexe et le religieux, élaborés dans ses deux précédents ouvrages Comment les rabbins font les enfants. Sexe, transmission et identité dans le judaïsme (Grasset 2015) et En tenue d’Ève. Féminin, pudeur et judaïsme (Grasset, 2013).

En effet, selon elle, « le Juif et la femme incarnent tous deux le manque aux yeux du haineux » et « la vision du Juif comme un homme dévirilisé, qui menace l’intégrité physique ou psychologique du mâle, et donc l’intégrité de la nation ou du groupe, hante la déferlante antisémite du XXe siècle ».

Au XXIe siècle, l’antisémitisme n’est sans doute pas une déferlante, mais il peut se faire vociférant, ou bien prendre la forme d’une petite musique lancinante. D’où l’urgence et l’importance de ces « réflexions sur la question antisémite », afin que « la question juive », à laquelle elles font écho, ne soit jamais formulée comme un problème, et encore moins comme un problème qui devrait trouver des « solutions ».

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