Joyce Carol Oates, dire l'Amérique d'aujourd'hui et d'hier

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Joyce Carol Oates poursuit une œuvre prométhéenne, véritable chronique de l'Amérique contemporaine, comme l'illustre son dernier roman, Mudwoman : récit des failles d'une femme devenue première présidente d'une université de la Ivy League dans un pays sur le point d'entrer en guerre contre l'Irak. Entretien vidéo et premières pages du roman en fin d'article.

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On pourrait dire de Joyce Carol Oates qu’elle écrit comme elle respire, mais sans doute respire-t-elle parce qu’elle écrit. Elle a publié une bonne centaine de textes en tout genre, depuis 1963, dont certains sous pseudonymes (Rosamond Smith et Lauren Kelly). Elle a tout exploré, du roman noir à la biographie imaginaire de Marilyn (Blonde, 2000), en passant par des recueils de nouvelles, des poèmes et des essais. Elle a « réussi à rester en vie » après la mort de son mari, Ray Smith, comme elle le confessait en 2011 et dédie désormais ses romans à son nouvel époux « et premier lecteur », Charlie Gross.

Elle a publié une décennie de son Journal (1973-1982) et rassemble désormais ces bribes quotidiennes, réflexions, colères, émerveillements sur… Twitter (@joycecaroloates) — « Twitter is yet another, more subtle & subversive way of hiding oneself in public », (« Twitter est désormais un autre moyen, subtil & subversif de se cacher en public »), écrivait-elle le 7 octobre dernier. Elle a encore trois livres à paraître (sans compter, sans doute, ceux qui ne sont pas annoncés) et a reçu toutes les récompenses imaginables autour du monde – à l’exception du Nobel, mais elle affirme depuis toujours ne pas y penser. Quand en juin dernier, la rencontrant pour parler de son dernier roman, Mudwoman, nous lui posons directement la question, elle botte en touche et s’en tire par une pirouette :

Joyce Carol Oates et le Prix Nobel © Mediapart

Joyce Carol Oates est, en tant que femme et écrivain, amatrice de boxe comme de course de fond : « courir est une méditation ; de façon plus pratique, la course me permet de faire défiler dans mon esprit les pages que je viens d'écrire, d'y chercher les erreurs et les améliorations à apporter » (La Foi d’un écrivain). On pourrait la dire graphomane – mais ce ne serait pas rendre justice à la grandeur de son œuvre –, droguée au travail sans doute, prométhéenne dans sa volonté de dire l’Amérique d’aujourd’hui et d’hier, à l’image d’un Balzac pour la France, dans les années 1830-1840. Des traits de caractère que l’on retrouve dans son dernier roman, Mudwoman, qui vient de paraître chez Philippe Rey.

Son personnage, Meredith Ruth Neukirchen dite “M.R.”, est la première femme présidente d’une université de la Ivy League et entretient bien des points communs avec elle : un masque d’airain (de boue pour son héroïne) et des failles sous la carapace, insomniaque, hantée par un passé qu’elle voudrait taire et qui la rappelle à l’ordre, des initiales (J. C. O. / M. R) édifiées sur le deuil et la perte. Meredith Ruth Neukirchen est une superwoman, corps et âme dédiée à son travail, ses étudiants, ses engagements politiques. Elle voudrait abattre la triple barrière qui empêche tout réel melting pot américain, « elle avait des idées radicales pour l'université. Elle souhaitait réformer sa structure historique (c'est à dire blanche/patriarcale/hiérarchique) ». Mais alors qu’elle doit donner une conférence vouée à être l’acmé de sa carrière, elle perd pied, au sens propre comme figuré. Sa voiture fait une sortie de route et la jeune femme se retrouve sur les lieux de son enfance terrible. Et les souvenirs remontent, comme un fleuve de boue, la crise intime de la jeune femme trouvant un écho dans celle que traverse l’Amérique. « On était en octobre 2002. Dans la capitale des Etats-Unis, la guerre se préparait. »

Joyce Carol Oates Mudwoman © Mediapart

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