Solenne Jouanneau: «Les imams, une autorité sous contrôle»

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La Fondation pour l’islam de France, relancée après les attentats de 2015, doit définitivement être mise sur place d’ici la fin de l’année. Mais cet « islam de France » voulu par les pouvoirs publics dépend largement des imams qui en constitueront l’armature. Entretien avec Solenne Jouanneau, l’une des rares sociologues à avoir enquêté sur le gros millier d’imams présents en France.

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D’ici la fin de cette année, doit être définitivement mise sur orbite la Fondation pour l’islam de France, relancée après les attentats de 2015 sur les décombres de la Fondation pour les œuvres de l’islam, qui avait vu le jour en 2005 avant de péricliter. La relance de cette fondation a également été préconisée par un rapport rendu le 6 juillet dernier par la mission d’information sénatoriale sur l’organisation, le fonctionnement et le financement de l’islam de France, insistant notamment sur la formation des imams (arrêt de la formation des imams à l’étranger et possibilité d’une école normale de formation d’imams en France) et le financement possible du culte musulman et de la construction de mosquées.

Solenne Jouanneau, maître de conférences en science politique à l’IEP de Strasbourg, est l’une des rares à avoir enquêté en sociologue sur le gros millier d’imams présents sur le territoire français. Elle a publié en 2013, aux éditions Agone, Les Imams en France. Une autorité religieuse sous contrôle.

Le culte musulman, religion du sacerdoce universel, n’est ni structuré par une Église ni par une nette dichotomie doctrinale entre prêtres et laïcs, ce qui complique l’appréhension du monde formé par les imams de France. Mais s’il n’existe pas à proprement parler de clergé, il existe tout de même des « clercs », même si le rôle d’imam, dont Solenne Jouanneau montre qu’il s’est réinventé à travers l’histoire, dépasse le plus souvent l’exercice rituel.

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Si leur rôle dans la communauté des fidèles s’étend souvent au-delà, les imams demeurent toutefois les gardiens de l’orthodoxie et de l’orthopraxie. La chercheuse décrit à ce sujet la « faible innovation dont font preuve aujourd’hui la plupart des imams hexagonaux en matière de définition de l’orthodoxie et l’orthopraxie, alors même que la confrontation avec la société française aurait pu constituer un moteur de réinterprétation de ces dernières ».

La question de l’acculturation de la religion musulmane au sein de la République se donne plus particulièrement à lire à travers la question du mariage. Solenne Jouanneau constate que « les imams qui acceptent de contourner la primauté du mariage civil sur le mariage religieux officient plutôt dans des lieux de culte n’ayant que peu de mauvaises relations avec les autorités municipales ».

Le fait que les imams ayant quelques prédispositions à la subversion de la doxa islamique, que ce soit dans un sens permissif ou rigoriste, aient du mal à s’imposer, est principalement lié au fait qu’ils sont choisis par leur communauté, dont ils sont souvent davantage le reflet que le guide : une situation très éloignée du mythe de « l’imam autoproclamé ».

Cela explique en grande partie l’hétérogénéité de l’imamat en France. Ainsi, écrit Solenne Jouanneau, si le « conservatisme caractérise aujourd’hui une partie des imams officiant sur le territoire français dans un ensemble de domaines (rôle de la femme, homosexualité…) », il existe aussi les germes d’un imamat féminin ou de mosquées « inclusives ».

Cette hétérogénéité est aussi celle de la composition sociologique des imams eux-mêmes (autodidactes vs certifiés, bénévoles vs salariés, militants vs professionnels), même si les années 1990 ont été l’occasion d’une professionnalisation de l’imamat.

Comprendre l’imamat, c’est saisir qu’ils constituent « un type spécifique d’intellectuels organiques de la migration ». En 2005, 80 % des imams hexagonaux étaient des étrangers (30 % étaient marocains, 20 % algériens, un peu moins de 15 % turcs) tandis que les 20 % étaient, pour l’essentiel, des Français naturalisés. Rappeler que les imams sont en grande majorité des émigrés souligne que leur rapport à l’islam a souvent été structuré dès l’enfance dans des États où la religion musulmane occupe une place très différente de celle qu’elle a en France.

Ce lien des imams de France avec des pays étrangers a toujours été un des éléments importants de la préoccupation d’encadrement des pouvoirs publics, de plus en plus intense depuis le début de la décennie 1990, au fur et à mesure que la crainte de l’intégrisme gagnait en puissance. Avec ce paradoxe que les imams incarnent, pour les autorités françaises, à la fois les problèmes supposément posés par la religion musulmane et les possibles relais de diffusion d’un islam plus « libéral » ou « moderne ».

Cette intervention de l’État français dans l’organisation de l’imamat hexagonal a cependant toujours buté sur la loi de 1905, qui interdit à l’État de s’occuper directement des cultes. Ainsi, la Fondation de l’islam de France, d’utilité publique, est censée avoir une envergure strictement culturelle et sa vocation principale sera de « soutenir des projets dans les domaines de l’éducation, de la culture et du social ». Cela lui permettrait de « prendre en charge la formation profane des aumôniers et des imams, la recherche en islamologie, le financement de thèses », ou encore d’« apporter son soutien à la connaissance de la religion et de la culture musulmane, à travers des expositions, des productions audiovisuelles ou numériques ».

Elle devra donc s’adosser à une association non plus culturelle, mais cultuelle, de laquelle l’État sera absent. Cette dernière, dont les statuts et le mode de gouvernance demeurent flous, est censée financer, grâce aux dons des fidèles, des projets de nature religieuse, notamment la formation théologique des imams et la construction de mosquées. Même si la partie culturelle des lieux de culte (bibliothèque, salles d’exposition…) pourra, en revanche, être prise en charge par la Fondation pour l’islam de France.  

Conséquence de cette loi de 1905 et de la volonté de l’État français de contrôler, en dépit des principes laïques, les imams de France, la sociologue montre à quel point la gestion par l’État français du culte musulman s’est historiquement adossée sur l’instrumentalisation du droit au séjour des étrangers, qui permettait d’expulser les imams jugés non « conformes » et d’avoir un instrument de pouvoir sur les autres.

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La gestion diplomatique et la lutte contre le terrorisme peuvent aussi être des moyens d’encadrer les imams exerçant sur le territoire français. Depuis les attentats du 13 novembre, une vingtaine d’autres lieux de cultes ont été fermés, au motif qu’ils étaient soupçonnés de diffuser des discours appelant à la haine et à la violence ou faisant l’apologie du terrorisme. La surveillance des mosquées n’a en effet jamais cessé de s’amplifier, en particulier lorsque Jean-Louis Debré occupait le poste de ministre de l’intérieur (1995-1998) : chaque semaine, la direction centrale des Renseignements généraux envoyait au cabinet de l’Intérieur « les échos des prêches et de la communauté musulmane ».

Mais la chercheuse juge, au bout du compte, que les « dispositifs d’encadrement (instrumentalisation du droit au séjour, externalisation du contrôle des imams, projets de formations d’imams) peinent à atteindre leurs objectifs », pour principalement deux raisons : « D’une part, du fait des limites imposées par le cadre laïque, les acteurs étatiques qui tentent de les mettre en œuvre, contraints à la discrétion, ne disposent pour agir que d’une marge de manœuvre réduite et doivent sans cesse emprunter des chemins détournés. D’autre part, et cela est sans doute le plus fondamental, ces politiques d’encadrement ne parviennent pas à redéfinir ce qui, sur le terrain, tend à véritablement fonder la légitimité et surtout l’autorité des individus qui, en France, accèdent au minbar. »

En effet, alors que les imams sont un enjeu de pouvoir non seulement pour l’État français, mais pour tous ceux qui ont un intérêt à participer à l’encadrement des « musulmans » en France, ce qui inclut les leaders des mouvements islamiques transnationaux, les responsables des principales fédérations musulmanes françaises, ou encore les gouvernements de certains États d’émigration (tels le Maroc, l’Algérie ou la Turquie), Solenne Jouanneau montre que beaucoup d’imams n’ont sans doute pas le pouvoir d’influence sur leur communauté que ces différentes institutions peuvent leur prêter…

Le podcast de cette émission est à retrouver ici.

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