Roberto Bolaño lâche ses chiens romantiques

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Écrivain unanimement célébré dans le monde hispanique, le Chilien Roberto Bolaño a trouvé en France un public de passionnés avec les traductions de ses romans majeurs (Les Détectives sauvages, 2666). Trois nouveaux titres paraissent simultanément qui révèlent notamment, avec Les Chiens romantiques, une œuvre poétique inventive et d'une force de conviction bouleversante, aux prises avec son temps.

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Découverte en France peu avant la mort de l’écrivain à Barcelone en 2003, l’œuvre foisonnante du Chilien Roberto Bolaño (né à Santiago en 1953), couronnée par les prix les plus prestigieux en Espagne et en Amérique latine, a rencontré un public de passionnés notamment avec les traductions (respectivement en 2006 et 2008) de ses pièces maîtresses romanesques que sont Les Détectives sauvages et 2666. Et il y a fort à penser que son auditoire lui sera plus acquis encore après la lecture de la publication simultanée à l’enseigne de Christian Bourgois éditeur de trois nouveaux titres : Un petit roman lumpen, Trois et Les Chiens romantiques.

Roberto Bolaño © Mathieu Bourgois Roberto Bolaño © Mathieu Bourgois

Car restait à initier la traduction des poèmes de Bolaño, alors même que les figures de poètes, les discussions frénétiques sur la poésie abondent, innervent toute une majeure partie de son imposante œuvre narrative. C’est donc chose faite avec ce volume des Chiens romantiques, un choix de poèmes établi par l’auteur. En elle-même, la séquence éditoriale est d’autant plus réussie qu’aux pièces hybrides de Trois (récits en prose poétique et poème) vient s’adjoindre la dernière œuvre publiée du vivant de l’auteur : Un petit roman lumpen qui, dans le texte qu’en donne son traducteur attitré, Robert Amutio, dans sa concision même, est un bijou narratif comme raffiné, dégrossi par les milliers de pages antérieures de l’écrivain.

Si Roberto Bolaño a en effet beaucoup publié de récits, romans ou essais à partir de sa 40e année, il se considérait avant tout comme poète. Mais un poète singulier en ceci que la réalité de la vie prévaudrait toujours sur toute autre considération, y compris en tant qu’expérience esthétique. À preuve, le nom du groupe littéraire d’avant-garde qu’il fonde avec son ami mexicain Mario Santiago dans la décennie 1970 : l’infraréalisme. Et c’est de cette vision même du monde éprouvé comme une réalité indépassable qu’il va tirer une force créatrice hors du commun, devenant dans le monde hispanique l’auteur emblématique « d’une génération entière de jeunes Latino-Américains sacrifiés » (Amuleto). Car pour écrire cette histoire d’anonymes inconnus – « des jeunes gens ridicules et mal habillés, des poètes mendiants » –, il fallait l’élever à l’égal du mythe, à l’égal de ce qui n’est nulle part écrit.

Les écrits postérieurs du jeune Chilien à l’existence itinérante, réchappant de peu des geôles de Pinochet lors du coup d’État de 1973, côtoyant (brièvement) un groupe de guérilla au Salvador, ne pouvaient que grossir la veine « noire » de l’emprise du mal sur les êtres, si prolifique, dans la littérature latino-américaine contemporaine. Jusque dans les années précédant sa mort (il souffrait d’une grave maladie du foie), alors qu’il résidait en Catalogne depuis deux bonnes décennies, ses amis écrivains Rodrigo Fresán et Enrique Vila-Matas l'ont décrit toujours hanté par le continent latino-américain, et notamment par l’état terrifiant de la société mexicaine.

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