Pierre Bayard réhabilite les «fake news»

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Dans Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? le théoricien de la littérature Pierre Bayard prend la défense des informations fausses, et ce n’est pas seulement par goût du paradoxe.

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Trump a beau avoir perdu les élections, on est loin d’en avoir fini avec le trumpisme, et avec son apport majeur à l’histoire du XXIe siècle : la croyance dans la toute-puissance du discours (même si ce discours tient en peu de mots de vocabulaire, et quelques éructations).

Trump n’est pas le seul autocrate contemporain à être convaincu qu’il lui suffit de dire pour faire, que son autorité rend sa parole performative, bref que sa parole crée un monde comme il l’entend. Mais dans la mesure où il dirige la première puissance mondiale, et où ses aberrations sont bien documentées, c’est celui dont on suit le plus volontiers les aventures. (Les semaines à venir vont être intéressantes à cet égard : que fait un psychopathe quand le réel lui résiste ? Il faudra bien que quelque chose craque, mais quoi : lui ou le monde ? La partie n’est pas gagnée.)

Or la geste de Trump ne fait pas seulement l’actualité politique, elle engage aussi un rapport inédit au langage, au pouvoir des histoires, et à ce titre elle intéresse la théorie littéraire.

Le doute n’est plus permis, nous sommes définitivement sortis de l’ère de « la fin des grands récits » qui caractérisait les dernières décennies du XXe siècle. Les nouveaux récits se bâtissent peut-être à coups de tweets agrammaticaux, mais ils ont une efficacité redoutable : ils résistent aux faits. D’où, face aux fake news dont nous sommes abreuvés au quotidien, la cohorte de fact checkers dont l’aiguille ne cesse de s’affoler sur les cadrans des médias traditionnels.

Mais le problème, aujourd’hui largement documenté, c’est que le fact checking n’est d’aucune utilité face à ceux qui adhèrent aux récits trumpistes ou complotistes. Alors, que faire ?

Pierre Bayard © Patrice Normand Pierre Bayard © Patrice Normand
Il faut changer son fusil d’épaule : plutôt que de s’égosiller à rappeler la différence entre fait et fiction, plutôt que de brandir une lecture binaire (les faits, c’est la vérité ; la fiction, c’est le faux) pour tenter de réduire à néant une autre lecture binaire (les faits, c’est ce que je dis ; la fiction, c’est ce que disent les autres), s’autoriser à entrer un peu dans la complexité du monde : ce qui suppose de rappeler qu’un fait, c’est une construction ; et qu’une fiction, ce n’est pas forcément un mensonge.

C’est ce à quoi s’attaque utilement le professeur de littérature et psychanalyste Pierre Bayard : car on ne saurait se contenter d’apprendre à « décrypter » les discours et les images pour distinguer le bon grain de l’ivraie ; il y a une pédagogie de la fiction à défendre, aujourd’hui plus que jamais.

Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? constitue le troisième opus d’une trilogie entamée avec Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (2006), qui offrait la meilleure des introductions (accessible à tous) à ce qu’est la lecture.

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Dans son nouvel essai, Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ?, Pierre Bayard renoue avec ce qu’il appelle une « fiction théorique » : il met en scène un narrateur-essayiste-personnage qui n’est pas complètement identifiable à l’auteur, mais pas complètement distinct non plus. Cet individu réfléchit de façon extrêmement sérieuse et argumentée, mais il lui arrive de pousser la logique jusqu’au délire. Bayard se réempare pour notre plus grand profit de l’écriture « sério-ludique » : celle que pratiquait un humaniste comme Érasme, donnant la parole à la Folie dans L’Éloge de la folie.

Le projet de Bayard est explicite : « Ce livre s’inscrit clairement au rebours de la thèse contemporaine selon laquelle l’humanité serait récemment entrée dans l’ère de la post-vérité et que se multiplieraient les informations erronées, qu’il importerait de combattre en raison de leur nocivité. Il entend montrer que non seulement la fable est aussi ancienne que l’être humain, mais que sa pratique, qui lui est consubstantielle, mérite d’être reconnue et encouragée. »

Et la démonstration est imparable : en étudiant des exemples, pour certains célèbres, pour d’autres moins, d’inventions volontairement ou involontairement trompeuses, il entreprend de montrer que les fictions recèlent une part de vérité.

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On reviendra ainsi sur le scandale de la fausse autobiographie signée Misha Defonseca, Survivre avec les loups (1997), qui prétendait relater la fuite de l’auteure, enfant, à pied à travers l’Europe, pendant la Seconde Guerre mondiale ; ou sur les faux reportages du journaliste du Spiegel, Claas Relotius, qui jusqu’en 2018 inventait personnages et entretiens pour les besoins de ses merveilleux articles (le bidonnage a été dénoncé alors que Relotius venait de recevoir le prix du reporter de l’année en Allemagne).

À chaque fois, le lecteur du livre de Bayard est gratifié du plaisir de l’histoire, du plaisir de son démontage, avant d’en venir à la défense de ces impostures contre les « chicaneurs ».

Saint-John Perse, 1960 Saint-John Perse, 1960
Ce sera l’occasion de découvrir que les meilleures supercheries ne datent pas forcément d’aujourd’hui. Le cas de la fausse correspondance écrite par Saint-John Perse pour les besoins de l’édition de ses œuvres en Pléiade est particulièrement savoureux : ses « lettres d’Asie sont un moyen de nouer contact avec quelques-uns des plus grands écrivains de son temps – sans s’arrêter à la question secondaire de savoir s’ils sont encore vivants – comme Joseph Conrad à qui est expédiée une longue missive sur la littérature et les voyages ». Sans compter que Saint-John Perse se trouve du même coup dans la position visionnaire de pouvoir prédire, dans des lettres datées de 1917, le passage de la Chine au collectivisme – qui adviendra en 1949.

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