Emmanuel Todd, démographe: «Un basculement inédit de l’histoire de l’humanité»

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Pour Emmanuel Todd, l’humanité se trouve face à une mutation anthropologique dont l’ampleur est inaperçue, voire déniée. Les outils de la démographie permettent-ils de prendre la mesure d’un « après-demain » fait de ruptures, de divergences et de fragmentations ? Entretien.

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Emmanuel Todd, démographe et anthropologue, présentait son dernier ouvrage, Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine, publié au Seuil à la rentrée dernière, comme un « livre de prospective ».

Nous avons demandé au chercheur, rendu célèbre voilà quelques décennies pour avoir « prévu » l’effondrement de l’Union soviétique, de prolonger cette esquisse en se posant la question « où allons-nous ? ».

Si la démographie est l’une des rares disciplines des sciences humaines à permettre de se projeter vers l’avenir, que nous dit-elle du futur de l’humanité ? En quoi nous aide-t-elle « à percer le voile de l’idéologie », selon les mots d’Emmanuel Todd, et à nous projeter vers « après-demain » ?

Pour Todd, nous sommes face à une « mutation anthropologique comparable à la révolution néolithique, plus encore qu’à la révolution industrielle », marquée notamment par un vieillissement inédit de la population, une hausse spectaculaire du niveau éducatif et un dépassement, sur ce plan, des hommes par les femmes…

Ainsi, juge-t-il, « l’Occident ne souffre pas seulement d’une montée des inégalités et d’une paralysie économique. Il est engagé dans une mutation anthropologique qui combine, pour ne citer que l’essentiel, éducation supérieure de masse, vieillissement accéléré, élévation du statut de la femme et peut-être même matriarcat ».

Mais cette mutation s’accompagne d’une « divergence des nations » et d’une forme de dérive des continents qui font ressembler l’« après-demain » à une réalité fortement fragmentée et empêchent de penser un destin homogène pour l’humanité.

Dans cette perspective, « l’avenir de la démocratie libérale » s’écrit, pour Todd, en pointillé. Selon lui, « la survie de la démocratie telle que nous l’avons connue au XXe siècle paraît peu vraisemblable dans les conditions actuelles de stratification et de stagnation éducatives ». Même si « le retour à un gouvernement authentiquement oligarchique, système dont le fondement fut l’analphabétisme de masse, apparaît tout aussi improbable ».

Peut-on alors envisager l’avenir en échappant au sentiment d’impuissance, qui « étreint aujourd’hui les élites et les peuples du monde les plus avancés » et résulte, selon le chercheur, « d’une ignorance des forces qui s’expriment et produisent, inlassablement, des événements prétendument incompréhensibles : inégalité et tassement du niveau de vie sur fond de progrès technologique, nihilisme d’expression religieuse, xénophobie, conflits entre les nations à l’heure où le concept de nation est réputé dépassé » ?

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Cette série d’entretiens, réalisés dans le cadre des « Ateliers de la pensée » du Festival d’Avignon, constitue une deuxième saison de rencontres organisées autour de la thématique « Penser le monde après-demain » par La Revue du Crieur, dont le dixième numéro est sorti au début de l’été (la première série d’entretiens, datant de l’été 2017, est à retrouver ici).

L’idée n’est pas de faire de la futurologie délirante ou de l’anticipation déprimante, mais, dans un moment où le présent pèse et les lendemains inquiètent, d’enjamber ces temporalités ensablées pour envisager ce que nous serons « après-demain ».

Cet exercice, moins de prospective que de perspectives, part de l’hypothèse que « demain » n’est, le plus souvent, perçu que comme un présent avec un casque de réalité virtuelle, tandis qu’« après-demain » permet de rouvrir le jeu, avec la possibilité que les trajectoires actuelles puissent encore aussi bien s’infléchir que se renforcer, vers davantage d’utopies ou de dystopies.