Une famille littéraire (5/6) : Stefano Tassinari, le père enragé depuis les années de plomb

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On lui doit Les marques sur la peau roman dont l'intrigue s'appuie sur les grandes manifestations altermondialistes de Gènes en juillet 2001 et la terrible répression de la police. Tassinari a vécu les années de plomb en jeune homme engagé et ne les a jamais oubliées. Dans notre tentative de dessiner une famille de la littérature sociale italienne, Silvia Avallone pourrait bien avoir hérité de Tassinari.

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« Ton père appartient à une génération qui a honte des paysans. Notre génération, c'est d'eux qu'elle a honte », lâche dans Marina Bellezza de Silvia Avallone, Elsa, jeune doctorante lassée de l'université, à son ami Andréa, qui compte s'installer comme paysan dans les montagnes du Piémont. « Notre génération, c'est d'eux qu'elle a honte », de ces parents repus et pansus, satisfaits de la médiocrité berlusconienne, et présumés coupables des reniements, ou des acquiescements tacites, des années de plomb : on croit entendre une des voix de Silvia Avallone. Il ne fut donc pas simple, dans notre voyage dans l'histoire de la littérature sociale outre-alpine, de lui trouver un père littéraire, mais on espère avoir un candidat convenable en la personne de Stefano Tassinari, l'auteur de Les marques sur la peau (Metaillé, 2013). Le livre évoque les grandes manifestations altermondialistes de Gènes en juillet 2001 et la terrible répression de la police. Laquelle fit, outre des centaines de blessés, un mort. Et peut-être deux, hypothèse qui fonde l'intrigue du roman.

Stefano Tassinari Stefano Tassinari
Le livre, s'il est souvent laborieux dans le déroulé de son intrigue, est réaliste, concret, précis dans l'évocation des faits. Il ne manque qu'une carte de Gènes, ville à la topographie complexe, pour suivre les cortèges altermondialistes, leurs tentatives de pénétrer la “ zone rouge ” où se réunissait le G8, protégée par 18 000 policiers, et leur implacable tronçonnement par les charges de la police et les saturations de lacrymogènes. Caterina, une jeune journaliste d'une radio associative, y retrouve par hasard un ancien amoureux. Il est arrêté, séquestré et torturé par la police, en gardant ces « marques sur la peau » qui donnent son titre au livre. Rappelons que les manifestations contre le sommet du G8 ont causé, en trois jours, un mort, Carlo Giulani, tué d'une balle dans la tête par un carabinier, et plusieurs centaines de blessés parmi les manifestants. Le déchainement de violence policière a été couvert intégralement par Silvio Berlusconi, alors président du conseil italien, quelques timides condamnations pénales de leurs responsables n'intervenant que sept ans plus tard.

Ces évènements dramatiques ont donné lieu à plusieurs mises en fiction, comme celle de Roberto Ferrucci, Ça change quoi ? (Le Seuil, 2010). Celle de Stefano Tassinari se distingue par son inscription dans l'histoire du terrorisme aveugle de l'extrême-droite et de celui, ciblé, de l'extrême-gauche, dans les années 1970 et 1980 et surtout du secret et de l'opacité de l'Etat italien des années de plomb. On sait à présent, bien que des zones d'ombre perdurent, que les deux plus grands massacres de cette époque, les attentats à la bombe de la piazza Fontana à Milan en 1969 (16 morts) et de la gare de Bologne en 1980 (85 morts, ce qui en faisait l'attentat le plus meurtrier en Europe avant l'apparition du terrorisme islamiste), ont été organisés par des groupes néofascistes appuyés en sous-main par des fractions des services de renseignement italien, dans le cadre d'une stratégie de la tension visant à justifier la répression contre l'extrême-gauche.

Tassinari a vécu ces années de plomb en jeune homme engagé. Né en 1955, à Ferrare, il a été tour à tour et simultanément metteur en scène, scénariste, animateur radio, dramaturge. Et militant inlassable, jusqu'à son décès en 2012, évoluant de l'extrême-gauche opéraïste (un courant, grosso modo, comparable à celui que représentait alors en France la Ligue communiste révolutionnaire) au Parti de la Refondation communiste, issu de la dislocation du Parti Communiste italien (PCI). C'est dans le polar, genre qui, plus encore en Italie qu'en France, se prête si bien à la description engagée de la réalité sociale et de la violence d'Etat, qu'il trouve une notoriété au début des années 1990. Les marques sur la peau est son seul livre traduit en français.

Tassinari insiste sur le fait que « la tragédie niée » de ces années de plomb ont laissé une « mémoire non partagée ». Faute de savoir qui faisait quoi, qui tirait quelles ficelles et dans quel but, il n'en existe pas d'histoire admise, partagée, consensuelle. Dès lors, il choisit dans son œuvre de prendre le point de vue des perdants, des hérétiques, des anonymes de la gauche radicale.

Dans Il vento contro (Marco Tropea, 2008, non traduit), il évoque la figure de Pietro Tresso, cofondateur du PCI passé au trotskisme, assassiné en France par les staliniens français pendant l'Occupation comme l'ont raconté Pierre Broué et Raymond Vacheron dans Meurtres au maquis (Grasset, 1997). Dans L'amore degli insorti (Marco Tropea, 2005, non traduit), celle d'un militant de la lutte armée des années 1970 rangé des voitures révolutionnaires qui rend des comptes à sa fille, d'une toute autre génération, comme dans le Tigre en papier d'Olivier Rolin (Le Seuil, 2002), tentant de lui expliquer ce que fut l'époque des -ismes. « Non seulement communisme, mais aussi internationalisme, antifascisme, extrêmisme, dogmatisme, matérialisme et, encore, féminisme, machisme, révisionnisme, mouvementisme, partiisme, continuisme.... Il y en aurait assez pour paver toute une rue de Rome » (citation empruntée à Maria Pia De Paulis-Dalembert, Histoire et réalités dans le roman policier italien contemporain, Presses universitaires du Mirail, 2014).

marquespeau
Et voici qu'à Gênes, en juillet 2001, tandis que « la plupart des Italiens préparent leurs vacances, convaincus de vivre dans un pays démocratique », comme l'écrit Tassinari, la violence sourde, latente et terrible de l'Etat italien refait surface. Rien ne semble, du côté des forces de l'ordre, ni de ceux qui les commandent, avoir été oublié des deux décennies du fascisme, ni de leur réactivation dans les années de plomb. L'altermondialisme, alors en plein essor, semble lui aussi avoir oublié la violence dont l'Etat est capable. Les tute bianche (tous blancs) formant, telle une baroque Légion romaine, une tortue protégée par « la chaîne de boucliers faits maison avec du scotch » étaient alors à l'avant-garde du mouvement, convaincus que leur multitude (« Vous G8, nous 6 milliards ») chère à Toni Negri emporterait tout sur son passage. On lit aujourd'hui avec amertume leur prose, pourtant pleine de vie et de verve (voir par exemple sur le site du collectif d'écrivains italiens Wu Ming), tant elle s'est avérée terriblement naïve face à la violence étatique.

L'héroïne de Les marques sur la peau, Caterina, peu politisée en arrivant à Gênes, vit en quelques jours une violente initiation. « Ils nous ont traités comme des soldats d'une armée ennemie, sauf que nous étions désarmés et que nous ne nous savions pas en guerre », constate-t-elle. Mais au contact de militants plus aguerris, et en particulier d'Alfredo qui « la cinquantaine, les cheveux grisonnants […] s'est remis depuis peu à faire de la politique, après s'être retiré un long moment, pour étudier et se désintoxiquer de son engagement et de ses illusions » (un autoportrait de Tassinari ?), elle fait sa dure éducation politique.

Au plan mondial, l'altermondialisme ne survivra pas longtemps à cette démonstration spectaculaire de la violence d'Etat, les attentats de New York, sept semaines plus tard, l'achevant. Comme l'écrit très bien Tassinari, l'altermondialisme était « un dialogue impossible entre masses et massues, chants et marchands, formes et uniformes ».

C'est de ce monde politique d'une Italie où rien n'a jamais été réglé qu'héritent Silvia Avallone et ses personnages. Mussolini finit certes pendu par les pieds en un sordide lynchage, mais ses ministres, ses juges, ses policiers, ses soldats, ses médecins, ses fonctionnaires et tout ce qui constitue un Etat surent adroitement, protégés par la tutelle américaine qui craignait avant tout les rouges, se recaser. On conçoit sans peine qu'il semble sans espoir de changer une telle société.

D'où, sans doute, l'envie de retrait, d'ailleurs, de micro-expériences alternatives. Si ce monde ne peut être changé, construisons-en d'autres, parallèles. C'est ce que tente de faire le personnage d'Andrea dans Marina Bellezza de Silvia Avallone, digne représentant de cette « jeunesse qui fait face », pour reprendre le titre d'une collection des éditions Liana Levi, très active dans la traduction de la littérature italienne contemporaine. Et aussi l'écrivain Paolo Cognetti, sur lequel nous conclurons cette série en en faisant un imaginaire grand-frère de Silvia Avallone.

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