Les écrivains sont pauvres, et plus encore les femmes

Alors que s'ouvre le Salon du livre à Paris, Mediapart publie en exclusivité les premiers chiffres sur l'évolution des revenus des écrivains. Ils confirment le ressenti des auteurs : il est de plus en plus difficile de vivre de sa plume. Et la boulimie des éditeurs (+ 114 % de titres publiés en 20 ans) n'arrange pas les choses.

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Le Salon du livre, rebaptisé cette année Livre Paris, ouvre ses portes le 16 mars. La précédente édition avait été marquée par un événement sans précédent, de mémoire d'amateur de littérature : une manifestation d'écrivains. Plusieurs centaines d'auteurs avaient défilé dans les travées du salon pour dénoncer leur précarisation et leurs difficultés croissantes à vivre de leur plume.

Manifestation d'écrivains en 2015, au Salon du livre de Paris

« Vous n'imaginez pas le nombre d'auteurs connus et reconnus qui sollicitent l'aide de notre commission des affaires sociales, tant ils sont dans une situation économique catastrophique », raconte Marie Sellier, présidente de la Société des gens de lettres. Mais les données statistiques faisaient défaut. En exclusivité, Mediapart publie les premiers chiffres sur l'évolution des revenus des écrivains (lire la boîte noire de cet article). Ils confirment le ressenti des auteurs : oui, il est bel et bien de plus en plus difficile de vivre de sa plume.

Ces chiffres sont issus d'une grande enquête que rendra bientôt publique l'IRCEC, caisse de retraite complémentaire des artistes-auteurs, entreprise à la suite d'une réforme contestée des cotisations de cette branche. Elle porte sur quelque 117 237 cotisants entre 1995 et 2013. En première analyse, ses résultats semblent indiquer que les écrivains ont un train de vie confortable : 37 559 euros en moyenne pour l'année 2013, avec une inégalité de revenus particulièrement forte entre hommes (46 239 euros) et femmes (29 114), qui sont en proportions égales. Cependant, si l'on analyse l'évolution de ces revenus depuis 1995 en euros constants (c'est-dire corrigés de l'inflation), on constate une lente érosion du pouvoir d'achat des écrivains.

Evolution du revenu moyen des écrivains affiliés à l'Agessa

Cette diminution concerne de plus la quasi-totalité des professions artistiques, selon « un profil d'évolution proche de celui des professionnels libéraux », souligne l'IRCEC, qui a comparé ses données à celles de la CIPAV, caisse à laquelle cotisent la plupart des professions libérales. Cependant, c'est chez les écrivains qu'elle est la plus marquée, après les auteurs dramatiques. On peut le voir en comparant l'évolution des revenus exprimés en pourcentage du plafond de sécurité sociale, un référentiel statistique réévalué chaque 1er janvier en fonction de l'évolution des salaires, très pratique pour comparer entre eux des revenus : sur 19 ans, le revenu des écrivains cotisant à l'IRCEC accuse une baisse moyenne de 1,8 % par an, soit 29 % au total.

Evolution du revenu de différentes professions artistiques

Certes, avec un revenu moyen aujourd'hui de l'ordre du plafond de la sécurité sociale (38 116 euros pour 2016), les écrivains semblent plutôt bien lotis. Mais les chiffres de l'IRCEC ne portent que sur une infime proportion des auteurs ! Ils ont été établis à partir des données de l'Agessa, gestionnaire de la sécurité sociale des auteurs.

Cet organisme distingue deux catégories de cotisants : les assujettis et les affiliés. Quiconque publie un livre, et touche donc des droits d'auteur, entre dans la première catégorie. Mais seuls les seconds, gagnant plus de 8 449 euros de droits d'auteur par an (seuil correspondant à 900 fois le Smic horaire), bénéficient des prestations sociales (retraite, assurance maladie, etc.). Or ces affiliés sur lesquels l'IRCEC a mené son étude ne représentent (chiffres 2014) que 6,4 % des écrivains cotisant à l'Agessa. Autre indice de la précarisation croissante : ce taux a été divisé par deux depuis 2008.

Les revenus de l'immense majorité des écrivains sont donc très faibles : 87,2 % des assujettis touchent, selon l'Agessa, moins de 4 000 euros de droits d'auteur par an. C'est ce qui explique que, comme le souligne le sociologue Bernard Lahire dans La Condition littéraire (La Découverte, 2006), les écrivains aient « une double vie », à savoir pour l'immense majorité d'entre eux un second métier (voir notre entretien vidéo page suivante).

Rares sont ceux qui, sauf à disposer d'une fortune personnelle ou d'un conjoint compréhensif, se consacrent exclusivement à l'écriture : l'Agessa ne recensait en 2014 que 2 412 écrivains affiliés. Encore faut-il préciser que ces auteurs vivant de leurs écrits ne laisseront pas tous leur nom dans l'histoire de la littérature, puisque l'on compte parmi eux nombre de rédacteurs de recueils de recettes de cuisine, de manuels de jardinage, de guides touristiques et autres livres pratiques. Le roman, sous toutes ses formes, ne représente qu'un petit quart des 421 millions de livres qui se sont écoulés en France en 2014. Et le théâtre et la poésie, 0,5 % ! Comme le déplorait déjà en 2006 Jonathan Littell, prix Goncourt pour Les Bienveillantes, « en France, pratiquement aucun auteur ne peut gagner sa vie ; toute la chaîne du livre vit du livre, sauf l'écrivain ».

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Le ministère de la culture rend aujourd'hui publiques, à l'occasion d'une journée d'études à la Société des gens de lettres, plusieurs études qu'il a coordonnées sur la situation économique et sociale des acteurs du livre. Le ministère n'a pas souhaité, en dépit de sollicitations répétées, nous en communiquer la conclusion, alors que cette enquête était entamée depuis plusieurs semaines. Livres hebdo en a publié la semaine passée quelques extraits. Ils montrent, en accord avec notre enquête, que le revenu en euros constants des écrivains, après avoir progressé dans les années 1980 et 1990, est aujourd'hui revenu à son niveau de 1979.