Menaces de mort, harcèlement, allusions sexuelles: l’«ingérable» Yassine Belattar face aux accusations

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L’humoriste et animateur radio sera prochainement entendu par la police, à la suite d’une plainte pour menaces de mort déposée par Bruno Gaccio. De nombreux témoignages, recueillis par Mediapart et par les policiers, l’accusent de comportements inappropriés dans un cadre professionnel ou para-professionnel. Outre des menaces visant quatre hommes du monde du spectacle, plusieurs personnes évoquent des comportements humiliants ou menaçants. Deux femmes ont raconté s’être vu imposer des propos à connotation sexuelle alors qu’elles étaient à la recherche d’un travail. Hormis certaines menaces, Yassine Belattar conteste vigoureusement tout comportement répréhensible.

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Le 14 février, une poignée d’internautes bien informés ont dû tousser en visionnant le sketch relayé par Radio Nova sur les réseaux sociaux. On y voit l’humoriste et animateur Yassine Belattar rire de bon cœur devant Thomas Barbazan, son complice depuis 15 ans, et l’humoriste Laura Domenge, en pleine parodie de la comédie musicale Starmania, dans leur émission « Les 30 Glorieuses ». Les auteurs ont décidé d’évoquer les dérives de la « Ligue du LOL ». Paroles acerbes à l’appui : « Qui est-ce qui harcèle les filles, les menace dans des tweets, qui les pousse au suicide ? C’est nous, les gros connards. » ; « On trolle tous les gens qu’on veut. On s’en fout d’savoir si c’est du harcèlement », chantent les imitateurs devant un Yassine Belattar ravi.

La ligue du LOL présente : BâtardsMania | Les 30 Glorieuses © Radio Nova

Cette critique des agissements sexistes et humiliants d’un petit groupe de journalistes et de communicants est bien sentie. Mais elle résonne étrangement pour qui sait que, depuis plusieurs années, des accusations tournent autour de Yassine Belattar sur ce même registre. Des allégations portant sur des menaces de mort ou de violences physiques, des coups de gueule brutaux, des humiliations répétées, voire des gestes violents. Une quinzaine de personnes évoluant dans l’univers des médias ou dans celui des humoristes ont témoigné de ces pratiques auprès de Mediapart.

Une grande partie de ces témoins les ont aussi rapportées ces derniers jours au commissariat du Ve arrondissement de Paris (l’auteur de ces lignes a également été entendu, voir notre Boîte noire). À notre connaissance, quatre personnes ont décrit sur procès-verbal des menaces directes, une demi-douzaine de personnes au bas mot ont évoqué des relations professionnelles difficiles et deux jeunes femmes ont raconté des conversations dérivant vers des sous-entendus ou des allusions sexuelles alors qu’elles étaient à la recherche de travail. Selon nos informations, la procédure devrait déboucher dans les tout prochains jours sur la convocation de Yassine Belattar au commissariat.

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L’animateur et humoriste, qui s’autoqualifie d’« ingérable » – le titre de son spectacle – et affiche fièrement sa proximité avec Emmanuel Macron, récuse la plupart de ces accusations. Son comportement est pourtant au cœur d’une enquête. Comme l’a aussi révélé Marianne, qui dispose en partie des mêmes informations que Mediapart, celle-ci a été déclenchée par une plainte déposée fin janvier par l’auteur, producteur et comédien Bruno Gaccio, cible de menaces de mort de la part de l’humoriste. Le parquet, qui dirige les enquêtes de police, a pris les choses au sérieux et a demandé aux policiers d’auditionner un maximum de ceux qui ont eu à se plaindre de leur rencontre avec l’humoriste dans un cadre professionnel ou para-professionnel. La procédure en cours cible un homme qui, au-delà de son influence, laquelle lui permet d’accélérer ou de ralentir des carrières dans le milieu artistique, est devenu un symbole.

Yassine Belattar se fait connaître à partir de 2003 pour ses chroniques sur la radio Générations, puis est passé aux médias nationaux dès 2006 : la télévision, avec Canal+, France 4 et Comédie, et la radio, dont le Mouv’, la radio jeune du groupe Radio France, et Radio Nova depuis 2016. Parallèlement, il s’impose dans le monde des spectacles de stand-up. Dans ce petit milieu professionnel, il est aujourd’hui considéré comme ayant une place importante et décrit comme un soutien de poids pour ses poulains. Peu de jeunes comédiens prennent le risque d’afficher un désaccord avec lui, de peur de voir trop de portes se fermer devant eux.

À coups de prises de paroles enflammées sur les plateaux ou de controverses sur les réseaux sociaux, Yassine Belattar s’est aussi peu à peu attribué une place de porte-parole officieux des habitants des quartiers populaires, puis des musulmans de France. C’est cette place qu’il occupe en acceptant un débat avec Éric Zemmour, mardi 19 mars, sur CNews ou en organisant, le 13 avril, un rassemblement contre l’islamophobie, place de la République à Paris.

C’est cette place aussi qui lui vaut la détestation d’une partie du monde politique et médiatique, au point d’être devenu la cible de polémiques musclées, qu’il ne rechigne pas à alimenter lui-même. Mais cette position lui a aussi permis de se faire une place de conseiller officieux auprès du président de la République, avec lequel il échange force SMS, et qui l’a nommé au conseil présidentiel des villes en mai 2018. Vanity Fair a raconté comment il a contribué au printemps à marginaliser Jean-Louis Borloo, censé jeter les bases d’un grand plan banlieue qui a finalement fait long feu.

Mediapart a longuement interrogé Yassine Belattar, à deux reprises et à un an d’intervalle, sur les accusations rassemblées par les policiers. S’il conteste toute accusation de « harcèlement » dans le cadre du travail, il ne se cache en revanche pas d’être coutumier des mots destinés à effrayer ses interlocuteurs. « Que je menace des gens, c’est un fait. Il y a plein de gens qui en menacent d’autres. Mais moi, je ne suis jamais passé à l’acte », souligne-t-il, assurant que, dans son tempérament, « ça monte aussi vite que ça redescend ».

Chez Thierry Ardisson, en septembre 2018. Chez Thierry Ardisson, en septembre 2018.

Cédric Delport, un producteur audiovisuel qui l’accompagne régulièrement sur ses projets, partage cette vision des choses. « Yassine a le sang chaud. Quand quelque chose lui fait péter un câble, il est capable de dire n’importe quoi, concède-t-il. Maintenant, il n’a jamais tapé qui que ce soit, ou fait taper qui que ce soit. Il n’a jamais mis ses menaces à exécution. Il n’a jamais envoyé quelqu’un faire pression sur de gens. » Bruno Delport, frère du producteur et patron de Nova quand l’humoriste y est arrivé en 2016, juge que « Yassine est avant tout un artiste », et qu’« il a donc à peu près tous les travers des artistes », « sujets à des emportements », « plus à fleur de peau que les gens raisonnables et raisonnés ».

Bruno Gaccio a cependant porté plainte au commissariat le 24 janvier. Il a réitéré ses accusations lors d’une seconde audition le 28. Selon nos informations, trois autres hommes issus du monde du spectacle ont témoigné de menaces de violences physiques de divers ordres devant les policiers. L’un d’eux a fait écouter aux enquêteurs l’enregistrement de menaces de mort explicites proférées par Yassine Belattar en juin dernier. Et un collaborateur de ce témoin a attesté d’un coup de fil passé à son bureau par Yassine Belattar pour menacer de brûler les lieux. Ce dernier se défend en affirmant que ce témoin a de son côté « menacé tout Paris » par le passé.

L’humoriste Kevin Razy est l’un de ceux qui ont témoigné. En mars 2017, il avait ironisé sur Twitter quand Thierry Ardisson avait invité Yassine Belattar dans son émission après des querelles publiques. « Suite à ce message, qui ne le visait pas directement, Yassine a écrit sur Facebook à mon auteur, en lui disant qu’il allait m’envoyer des gens pour me “traumatiser” », indique Kevin Razy à Mediapart.

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J’ai démarré cette très longue enquête fin 2017, en commençant à recueillir des témoignages sur le comportement professionnel de Yassine Belattar. Durant mes 18 mois de travail, nombre de ceux qui l’ont croisé dans le cadre du travail ont hésité à me parler, car ils considèrent que cela pourrait nuire à leur carrière dans le petit milieu des humoristes français, où il bénéficie d’une certaine aura.

J’ai d’abord rencontré Yassine Belattar il y a un an, le 12 mars 2018, pour le questionner sur ces premiers témoignages. Notre entretien a duré plus de deux heures, dans ses bureaux, en compagnie de sa femme, de certains de ses auteurs et collaborateurs (dont Thomas Barbazan et Chloé Juhel) et du producteur Cédric Delport. À l’issue de cette rencontre, je n’ai pas publié d’article, jugeant que l’enquête n’était pas encore suffisamment aboutie.

Depuis, j’ai rassemblé plusieurs autres témoignages et appris qu’une enquête de police était en cours. J’ai moi-même été auditionné mi-février au commissariat du Ve arrondissement, car une des femmes que j’avais interrogées a donné mon nom aux policiers. Étant tenu par le secret des sources, je n’ai néanmoins donné aucune information lors de ma déposition.

J’ai rencontré une seconde fois Yassine Belattar et deux de ses collaborateurs (dont Thomas Barbazan à nouveau) le 14 mars 2019, à son domicile, notamment pour lui soumettre les témoignages sur les menaces physiques et les allusions sexuelles. L’entretien a duré presque trois heures.

Environ vingt-cinq personnes ont été contactées pour cet article. Certaines ont accepté de paraître sous leur nom, d’autres n’ont pas souhaité être citées. Certaines ont requis l’anonymat, soit pour préserver leur activité professionnelle dans le monde assez restreint de l’humour, soit parce qu’elles ont tourné la page et ne veulent pas être associées à une potentielle polémique future.