Magyd Cherfi: «L’émancipation intellectuelle qui apaisera, c’est le métissage»

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Magyd Cherfi, dans Ma part de Gaulois (Actes Sud), revient sur son enfance de Français d’origine algérienne ne pouvant exister que par effraction. Pour Mediapart, il met les points sur les i.

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Il y a des symboles écrasants. Magyd Cherfi, avec Ma part de Gaulois, se voit hissé dans la première liste du prix Goncourt, en seul représentant des éditions Actes Sud – récipiendaires du Goncourt l’an dernier avec Boussole, de Mathias Énard, sans oublier le Nobel de littérature 2015 avec Svletana Alexievitch ! Mais il en faudrait plus pour terrasser ce natif (novembre 1962) du quartier, dit sensible, des Izards à Toulouse. Parents algériens, sept enfants, un lit pour trois dans sa fratrie…

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Pilier du groupe Zebda (1985-1998), passe-muraille, passe-ghetto, passe-apartheid et passe-identités figées, Magyd Cherfi avait déjà publié, en 2004, un recueil de textes aussi soyeux que vitrioliques : Livret de famille. Le personnage de sa mère (« Maman, tu sentais le persil mélangé à de l’eau de Cologne pas chère ») s’imposait déjà ; une mère qui avait le culte de l’éducation : « L’école à la maison faisait la concurrence au tapis de La Mecque. »

Premier bachelier de sa cité, Magyd Cherfi retrace dans Ma part de Gaulois cette ascension et son prix. Dans une langue vibrante, zébrée d’énergies et sillonnée de pulsations splendides, il revient sur son incroyable figure maternelle – elle giflait à tour de bras les copains de son fils jugés chenapans et ceux-ci, dès qu’elle avait disparu, retournaient les coups au rejeton, qui payait donc pour sa daronne.

Un tel récit empoignant, tour à tour drolatique et pathétique, s’aventure à tout dire. Avec le risque d’être perçu comme infidèle aux siens – dont les plus bornés crieront au « harki moral ». Avec surtout le risque de voir les représentants d’une France moisie et raciste piocher dans Ma part de Gaulois pour alimenter leur panique anti-arabe ou leur obsession islamophobe…

Magyd Cherfi, vecteur singulier de la francophonie (« Arrête d’écouter Brassens, ça te rend français, t’as pas du Marley ? »), n’a cessé d’osciller entre intégration et dissidence, entre acceptation et rejet, sans jamais trouver la bonne focale une fois pour toutes. Cette navette mentale, ce va-et-vient psychique, ce balancement intérieur, rageur ou réjoui, hante un livre qui semble se cogner la tête contre les murs de la République :

« — Si des Français nous entendent…
 — Quels Français ?
 — Ben, eux !
 — Eux ?
 — Oui eux, pas nous.
Quelque chose m’a troublé, comme un malaise qui ne disait pas son nom, un je-ne-sais-quoi de gênant. Est-ce qu’on était si peu français ? On parlait des Français comme les Français parlent des Martiens… »

© Mediapart

Vous écrivez « mes Français » : qui sont-ils ?

Magyd Cherfi : Ceux qui ont fait de moi Magyd. Pourquoi une femme a-t-elle voulu tout nous transmettre, de la cuisine à l’architecture en passant par les sciences, les maths et le français ? Elle m’a jeté dans le savoir en me mettant dans les pattes de tous ceux et de toutes celles par qui je pouvais apprendre : l’épicière, sa fille, sœur Annie, sœur Marie-je-ne-sais-plus-quoi, le père Daniel, le toubib… Au bout du compte, je passe beaucoup plus de temps avec des Français qu’avec « les miens ». Je prends conscience qu’ils veulent me construire, au nom du pays des Lumières éclairant une civilisation émancipée éternelle…

D’où le possessif, « mes » Français ?

J’avais peut-être envie de désigner ainsi ma deuxième famille. J’avais ma famille de sang et eux : mon second père, ma seconde mère, ma seconde tante. Ils sont restés ainsi, en moi, jusqu’à aujourd’hui.

Même si vous possédez tous les codes des deux côtés, n’y a-t-il pas toujours « eux » et « nous » ?

Mon père nous parlait de ses quatre frères morts pendant la guerre d’Algérie. Il y avait là un chagrin infini. Et mon père me l’a inoculé avec ce message : vois le mal qu’on nous a fait et protège-nous. Je suis donc dans une empathie démoniaque, poussé par ma première famille, à laquelle se sont donc ajoutés ensuite ceux qui déstabilisent tout mais éclairent tout.

Comment ne pas devenir fou à ainsi naviguer entre deux mondes ?

Peut-être parce qu’il y avait un lien entre les deux : tu ne t’en sortiras que par l’acquisition du savoir. Le « sois Français mais ne le deviens pas » prôné par ma mère et, chez les autres, un « sois Arabe mais en sachant t’en tenir au folklore acceptable, au couscous, au petit foulard bariolé – mais pour les valeurs, c’est la République » ! Je me sors d’une telle schizophrénie parce que j’ai la sensation de gagner.

Pourquoi un tel problème d’identité n’est-il pas résolu aujourd’hui, au point de poursuivre la génération suivante ?

Parce qu’en réalité, nous ne sommes pas dans le récit français. Je raconte une histoire de France qui n’est généralement pas racontée. Cela fait trente ans que ça dure. Le refus d’adhérer à la francité vient de ce non-dit que nous ressentons à notre endroit : « Si vous pouviez vous tirer, tous, nous n’en serions pas fâchés… » C’est comme un parfum dans un nuage immobile au-dessus de nos têtes. Et les mômes d’aujourd’hui se moquent de nous, qui avons cru naïvement aux valeurs de la République : « Vous vous êtes fait baiser ! Vous n’avez rien obtenu et nous ne sommes toujours pas dans le récit. »

Vous assuriez à votre mère, en 1981, lors de l’élection de François Mitterrand, qu’elle allait pouvoir voter – c’était une promesse du candidat socialiste…

Oui, ce droit de vote pour nos étrangers de parents n’est jamais arrivé. La marche dite des « beurs », mais surtout voulue « pour l’égalité », réclamait un tel droit. Nos représentants rencontrent alors le président Mitterrand, qui octroie à nos parents une carte de séjour de dix ans. Nous étions venus en vacances ou quoi ? Il fallait donner le droit de vote à nos parents sans même exiger qu’ils deviennent français. Ils sont des plaies béantes, avec la gangrène de la guerre d’Algérie. Impossible pour eux d’aller quémander auprès des autorités.

Bref, nous ne sommes toujours pas dans le récit. La névrose nous pénètre et nous n’en sortons pas. D’où la persistance du « eux » et du « nous ». Après mes 18 ans, quand j’ai officiellement acquis la nationalité française, selon le principe de la « réintégration », mon père m’a regardé les yeux pleins de larmes : « Tu ne vas pas me faire ça, fiston ? » Comment faire comprendre ce malaise à la République, comment lui faire entendre que nos parents et grands-parents, jadis sujets coloniaux, ne peuvent pas se jeter dans les bras de l’administration ? Pourquoi la République n’a-t-elle pas su trouver les mesures à même de faire naître l’empathie de nos parents, qu’ils nous auraient ensuite transmise ?

Pour l’anecdote, mon dossier est d’abord refusé avec cette mention : « Danger pour les institutions de la République. » C’était sans doute à cause de ma participation aux manifs contre le Front national, qui entamait alors son ascension. Et cet engagement de ma part a nourri un dossier des renseignements généraux, dont l’imaginaire demeurait marqué par la guerre d’Algérie et le 17 octobre 1961 : ils confondaient le FN avec la République ; les Arabes manifestant pour la démocratie avec je ne sais quelle sédition ! Nous sommes poursuivis par une malédiction mémorielle : tout a déconné tout le temps…

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Cet entretien s’est déroulé le mardi 13 septembre au matin, à Paris – Magyd Cherfi y était de passage –, dans un hôtel particulier du VIe arrondissement où les éditions Actes Sud (sises à Arles) louent des bureaux nantis d’un jardin.

Les cinq très courtes vidéos ont été tournées dans la foulée de l’entretien proprement dit, telles des vignettes indépendantes mais destinées à illustrer l’article.