Dire la vérité au peuple : le moment Mendès France

Voilà trente ans que mourait Pierre Mendès France (1907-1982). L'occasion de revenir sur le courage politique et la vertu démocratique d'un homme d'État de gauche. Appelé à gouverner en temps de crise, il fit confiance aux citoyens, réclamant des sacrifices dans la justice et la franchise. À réécouter et à méditer...

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Pierre Mendès France est mort le 18 octobre 1982, à 75 ans. Il avait prononcé l'un de ses discours les plus poignants dans une patinoire, en mars 1967, à Grenoble, où il se présentait aux élections législatives, sous la bannière du PSU. Georges Pompidou, le premier ministre de l'époque, était venu lui porter en personne la contradiction. Rencontre formidable, grand moment d'affrontement, malgré les sbires de la formation gaullistes sifflant et huant « PMF ».

Écoutez celui-ci : sa voix rappelle celle du comédien Claude Piéplu, sa rhétorique atteint des sommets propres à cette République des avocats, qui précéda celle des énarques. PMF répond à Pompidou, qui vient de l'étriller. PMF rend un hommage déchirant au résistant Charles de Gaulle, pour mieux fustiger ensuite la verticalité brutale et indigne de la Ve République.

Quarante-cinq ans plus tard, l'admonestation de Mendès n'a rien perdu de son éclat : nous vivons dans un système qui ne veut voir qu'une seule tête, étouffe le débat public, méprise le citoyen, dégrade la politique ; aujourd'hui comme hier...

Venu à l'action publique dès la fin des années 1920 par admiration pour la rigueur efficace d'un homme de droite intègre, Raymond Poincaré (qu'il jugeait néanmoins trop éloigné des réalités sociales), Pierre Mendès France allait évoluer jusqu'à déclarer, en 1959, devant le nouveau parti socialiste autonome (PSA), auquel il devait adhérer après son exclusion du parti radical : « Le socialisme est le prolongement normal de la démocratie parce qu'il fait entrer dans le domaine des décisions politiques la vie économique et sociale qui s'en trouvait exclue dans le cadre libéral. »

Admirateur de Roosevelt, il pensait qu'un contrat doit lier un responsable et ceux qui l'ont élu, pour sortir leur pays de l'ornière : définir une politique et en rendre compte, éclairer l'opinion plutôt que l'endormir, voilà ce à quoi il s'attela dès qu'il fut désigné président du conseil, en juin 1954, au lendemain de la raclée de Diên Biên Phu, quand la France apparaissait au trente-sixième dessous. Chaque dimanche, PMF allait se lancer dans une causerie radiophonique, histoire d'établir et de maintenir le contact avec ses mandants. Voici un extrait de la première adresse dans le poste du président Mendès France : le vieux style peut-être, mais le seul qui vaille...


Mendès, alors moderne dans son type d'intervention, n'annonçait pas la société du spectacle. Il croyait le pays majeur et les électeurs respectables. Il refusait le pouvoir à n'importe quel prix. Il affirmait : « L'intégrité dans la vie publique est au moins aussi nécessaire que dans la vie privée. » Persuadé, après Gambetta (discours au Théâtre du Château d'Eau le 20 octobre 1878), que « la République, c'est la forme qui emporte le fond », Pierre Mendès France causait parce qu'il avait quelque chose à dire.

Trente ans plus tard, Laurent Fabius, premier ministre, convoquera le journaliste Jean Lanzi pour de petits speeches télévisuels, « Parlons France », qui ne seront que du sous-Mendès sur-déclamé : il n'aura rien à déclarer, ne se souciera que d'une forme sans fond, ce sera tragiquement nul.

Mendès, dans son dernier ouvrage au titre si peu anodin, La vérité guidait leur pas (1976), avait vu juste : « L'usage de la télévision a entraîné une dégradation civique supplémentaire. Elle devait populariser, démocratiser la politique ; elle a, au contraire, reproduit sur une échelle plus vaste encore les défauts de l'ancien système. Le théâtre politique est plus ouvert mais plus faussé, plus falsifié, plus censuré que jamais. Il est plus que jamais un théâtre de vedettes. »

Dans ce même ouvrage, il notait que « le désordre financier frappe d'abord les pauvres ». Il combattait l'irréalisme, l'extrémisme et les mythes en politique, avec cette conviction si peu partagée : « La rigueur financière est plus nécessaire aux gouvernements de gauche qu'à ceux de droite. Parce qu'ils prennent plus de risques, dans leur action économique et leur politique générale, ils doivent éviter les erreurs, les faiblesses, les imprudences qui, dans le passé, les ont souvent condamnés à l'échec. » Fort de cette morale, il morigénait sans complexe les traînards subventionnés, les profiteurs patentés, les nonchalants d'une France sur le flanc ; comme ce 26 septembre 1954, où, président du Conseil revêche et enrhumé, il rappelle la nation à ses devoirs...

« Régression au détriment de la classe ouvrière »

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Ce volontarisme intraitable faisait de Pierre Mendès France le meilleur rempart contre le libéralisme effréné. En 1957, l'année du traité de Rome visant à instituer une communauté économique européenne, un député de 31 ans, Valéry Giscard d'Estaing, proclamait à la Chambre : « Je suis persuadé que nous ne franchirons pas la première échéance du marché commun si nous n'avons pas accompli au préalable une politique de préparation à la libération des échanges. »

PMF prit le contre-pied d'une telle vulgate dont nous connaissons toujours les ravages, en un de ses discours les plus prophétiques prononcés au Palais-Bourbon : « Nos partenaires veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à consister, coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière et, par contrecoup, au détriment des autres classes sociales qui vivent du pouvoir d’achat ouvrier. La thèse française, à laquelle nous devons nous tenir très fermement, c’est l’égalisation des charges et la généralisation rapide des avantages sociaux à l’intérieur de tous les pays du marché commun. L’unification, la péréquation des charges doit se faire, elle doit être générale et elle doit toujours se faire par le haut. D’ailleurs, on peut se poser une question : la tendance à l’uniformisation n’implique-t-elle pas que les pays les plus avancés vont se voir interdire, au moins momentanément, de nouveaux progrès sociaux ? (...)

« Il est prévu que le Marché commun comporte la libre circulation des capitaux. Or, si l’harmonisation des conditions concurrentielles n’est pas réalisée et si, comme actuellement, il est plus avantageux d’installer une usine ou de monter une fabrication donnée dans d’autres pays, cette liberté de circulation des capitaux conduira à un exode des capitaux français. Il en résultera une diminution des investissements productifs, des pertes de potentiel français et un chômage accru. (...)

« L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement “une politique”, au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

Pierre Mendès France s'adressait aux petits et aux grands avec la même force de conviction. Écoutez-le, en tant que président du Conseil, dispenser, pour la rentrée des classes, un cours de morale laïque et républicaine aux enfants de France, par le truchement des ondes nationales...

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Pierre Mendès France n'était pas un saint laïc et ses prêches dominicaux ont forcément vieilli. Serions-nous néanmoins capables de recevoir, aujourd'hui, un propos semblable ? Pas sûr. Pour les cinquante ans de l'investiture de PMF, Laure Adler m'avait confié une émission de deux heures à France Culture. J'ai fait écouter et commenter des archives à quelques témoins (François Stasse et Claude Nicolet, notamment). J'ai tenté une expérience générationnelle en soumettant à Jean Daniel, 84 ans à l'époque, et à Aurélie Filippetti, 31 ans en 2004, le discours tenu le 23 décembre 1944 par Pierre Mendès France, 37 ans, ministre de l'économie nationale du gouvernement provisoire de la République française dirigé par le général de Gaulle.

Mendès préconisait une rigueur drastique, à l'encontre des arrangements et des facilités voulus par le ministre des finances René Pleven (en faveur duquel arbitrera Charles de Gaulle, jugeant que le pays, fourbu, se donnerait aux communistes en cas d'austérité prononcée). Écoutez la différence de réaction, à cette archive, de la part de Jean Daniel, vieil enthousiaste, puis d'Aurélie Filippetti, jeune incrédule (la toute dernière seconde est tronquée, il faut entendre l'actuelle ministre de la culture dire « on dirait qu'il y prend un petit peu de plaisir »)...

Il est temps de contribuer à faire émerger une personnalité de gauche apte à déployer, en ce XXIesiècle, les ressources et les valeurs de Pierre Mendès France, qui assurait dans un célèbre discours : « L'événement a confirmé ce que la réflexion permettait de prévoir : on ne peut pas tout faire à la fois. Gouverner, c'est choisir, si difficiles que soient les choix. Choisir, cela ne veut pas dire forcément éliminer ceci ou cela, mais réduire ici et parfois augmenter ; en d'autres termes, fixer des rangs de priorité. »

Pierre Mendès France et Winston Churchill © 

Antoine Perraud


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